L’héritage stratégique de Paul Aussaresses

aussaresses1Le traitement médiatique de la mort du général de brigade Paul Aussaresses, ce mercredi 4 décembre 2013, était prévisible. Ses révélations en 2000 au journal Le Monde puis dans un ouvrage paru chez Perrin sur l’emploi et surtout la justification de la torture au cours de la guerre d’Algérie devaient rester la principale trace de cet officier français sur la mémoire nationale. Sur le plan moral, et, dans une certaine mesure, politique, c’est certainement compréhensible et sans doute justifié. Sur le plan de l’histoire militaire et stratégique en revanche, il serait dommageable que le dévoiement des valeurs de la République par le pouvoir politique – et non seulement par Aussaresses et ses comparses qui agirent toujours sur ordre des plus hautes autorités – occulte un parcours qui en dit long sur l’approche française de la guerre irrégulière et ses connexions internationales. Je n’évoquerai donc pas ici le cas de la torture, largement traité par ailleurs sur le plan historique ou même stratégique, mais tenterai de souligner quelques étapes marquantes de la carrière de l’homme en fonction de son héritage stratégique.

 

Des Jedburghs au 11e Choc : à l’origine des forces spéciales françaises

Comme Aussaresses le raconte lui-même dans son premier ouvrage autobiographique et dans le témoignage oral, plus complet encore, qu’il a livré au Service Historique de la Défense, c’est moins la vieille tradition coloniale française que la Seconde Guerre mondiale et les connexions interalliées qui sont à l’origine de sa découverte de la guerre irrégulière.

Le jeune officier diplômé de l’école de Saint-Maixent – à l’époque où celle-ci tenait le rôle de l’EMIA aujourd’hui – a en effet rejoint la France Libre en 1943 après une évasion rocambolesque à travers les prisons espagnoles. Affecté au service action du BCRA, les services spéciaux gaullistes, il est désigné pour participer à l’une des équipes Jedburgh parachutées dans la France occupée au lendemain du Débarquement avec pour objectif de coordonner l’action des maquis avec les plans du grand état-major allié. En compagnie de camarades américains et britanniques, il suit une formation à l’action clandestine (parachutage, secret opérationnel, guérilla, sabotage et propagande) à la Special Training School de Milton Hall, en Angleterre. L’influence de cette expérience initiale ne saurait être sous-estimée dans la carrière postérieure d’Aussaresses, qui entretiendra tout au long de sa vie des liens intimes avec ses frères d’armes de l’époque, parmi lesquels se trouvent William Colby, futur directeur de la CIA, Aaron Bank, père fondateur de l’US Army Special Forces en 1952, ou encore John Singlaub, opérateur de la CIA en Chine et au Vietnam puis président de la Ligue anticommuniste mondiale. Aussaresses est donc un parfait exemple de cette « génération irrégulière », anglo-franco-américaine, née de la Seconde Guerre mondiale et qui constitue pendant toute la guerre froide un important support social de la circulation des savoirs stratégiques.

Revenu en France après diverses missions clandestines en Europe, Aussaresses est affecté à la démobilisation des réseaux clandestins français issus de la Résistance. Sous la direction du colonel Éon – proche de Devawrin, alors directeur du BCRA devenu DGER – il s’emploie à « repiquer » un millier d’hommes, issus de ces réseaux clandestins et susceptibles de former « l’embryon de nos forces spéciales »[1]. C’est en effet à partir de ce fichier d’un millier de noms qu’est progressivement constitué, à partir de l’automne 1947, le nouveau Service Action du SDECE. L’expérience britannique d’Aussaresses et sa connaissance des réseaux français lui valent d’être nommé le premier commandant du 11e Bataillon de Choc, première unité française de forces spéciales qui devait être dissoute au lendemain de la guerre d’Algérie. Aussaresses s’emploie à y transmettre les savoir-faire irréguliers appris à Milton Hall, mais également la culture militaire des forces spéciales britanniques adoptant le port du béret amarante – encore non réglementaire à l’époque – et la devise du Special Air Service, «Who Dares Wins» qui guide encore aujourd’hui notre 1er RPIMa.

 

De l’Algérie au Brésil : un passeur stratégique hors norme

Après avoir quitté le « 11e Choc » pour l’Indochine où il assiste à la création des Groupes Commandos Mixtes Aéroportés sous une influence américaine qui n’est pas sans lien avec l’expérience Jedburgh, Aussaresses retrouve le Service Action du SDECE en Algérie dans une guerre qui devait le rendre tristement célèbre comme adjoint du colonel Trinquier, responsable du renseignement pendant la bataille d’Alger en 1957.

La suite de sa carrière, racontée dans le troisième tome de ses mémoires, est moins connue du grand public. Afin de l’éloigner des tendances mutines de la « doctrine de la guerre révolutionnaire » en Algérie, l’état-major affecte Aussaresses en 1961 au poste d’Officier de Liaison Instructeur auprès de l’école des troupes aéroportées de Fort Benning en Géorgie. C’est à cette époque que, sous l’influence de Kennedy et de l’évolution géopolitique de la guerre froide, l’US Army entre pleinement dans « l’ère de la contre-insurrection ». Pressé par ses anciens frères d’armes de partager ses compétences sur les guerres irrégulières, Aussaresses est également accrédité auprès du Special Warfare Center de Fort Bragg, aujourd’hui encore foyer des forces spéciales américaines. Dans un rapport à Paris, retrouvé dans les archives du SHD, Aussaresses écrit :

Lors d’une précédente liaison à Fort Bragg, le Général de Division Yarborough, commandant le centre de Guerre Spéciale me souhaitant la bienvenue m’a dit qu’il avait demandé depuis longtemps l’affectation de plusieurs officiers de liaison et instructeurs alliés. Mon accréditation auprès du Centre était une première satisfaction [….] Il m’a dit que cet instructeur devait être de préférence un officier retraité faisant autorité en matière de “contre-insurrection” et parlant couramment anglais. […] Je retiens de ces deux conversations que l’Armée française est bien considérée à l’Ecole de Guerre Spéciale [et] qu’on peut s’attendre à une demande officielle de l’Ecole de Guerre Spéciale en vue de l’affectation d’un instructeur “civil” français. [Fiche de l’OLI, 11 décembre 1962, archive du SHD, carton 10T 1073]

A Fort Bragg, Aussaresses travaille en binôme avec le commandant Carl Bernard, ancien membre des équipes White Star au Laos, devenu instructeur au Centre de Guerre Spéciale et qui n’aura de cesse de souligner l’influence d’Aussaresses dans son approche de la contre-insurrection. Dans une lettre écrite en 1991 à l’ancien Jedburgh et directeur de la CIA William Colby, Bernard reconnaît notamment que sa contribution à l’étude PROVN (source, selon certains, du tournant contre-insurrectionnel de l’US Army au Vietnam) « provenait d’Aussaresses ».

L’influence d’Aussaresses dans le développement de la stratégie américaine de contre-insurrection ne doit cependant pas être surestimée, comme le fait la journaliste Marie-Monique Robin, dans une enquête, au demeurant passionnante quoique politiquement biaisée, au cours de laquelle elle a pu rencontrer Carl Bernard et d’autres officiers ayant bénéficié des « enseignements français » du général Aussaresses. En effet, les transferts d’expérience sont souvent plus complexes qu’il n’y paraît et, comme nous avons pu le souligner ailleurs, l’establishment militaire américain est majoritairement resté rétif à l’application telle quelle de doctrines étrangères.

L’histoire se poursuit dix ans plus tard au Brésil, où Aussaresses est nommé comme attaché de défense en pleine période de dictature militaire et au cours de laquelle il devait une fois encore s’illustrer dans un rôle de diffuseur de la doctrine française de guerre subversive en allant jusqu’à occuper un poste d’instructeur au Centre d’opérations en forêt et d’actions commando (COSAC). En poste à Brasilia jusqu’en 1976, Aussaresses devait finalement se recycler dans le secteur de l’industrie de défense où il intègre l’entreprise Thomson-CSF pour y traiter des contrats d’armements à l’étranger.

Par-delà la figure du barbouze tortionnaire, qu’il a d’ailleurs lui-même contribuée à forger par la publication de ses interviews et de ses livres « chocs » qui lui valurent une condamnation en justice, Aussaresses est donc un personnage à la fois plus complexe et plus important qu’il n’y paraît. Les jugements moraux et les condamnations hâtives de ceux qui n’ont pas vécu ces événements tragiques n’offrent aujourd’hui plus rien au débat, d’autant plus que les acteurs susceptibles de se défendre disparaissent les uns après les autres. Le temps est donc venu d’une histoire dépassionnée et stratégique qui permette de tirer pleinement les leçons de nos guerres irrégulières et de leurs échos internationaux. À l’heure où la communauté stratégique française jure ses grands dieux de ne plus jamais s’impliquer dans une campagne de contre-insurrection et continue en même temps de développer son appareil de forces spéciales et ses capacités irrégulières, il n’apparaît pas inutile de se pencher plus sereinement sur le parcours de ces hommes de l’ombre qui ont créé l’appareil stratégique dont nous sommes aujourd’hui les héritiers, et dont Paul Aussaresses, avec tout le soufre qui l’entourait, était l’un des derniers témoins.


[1] SHD/DITEEX, Ibid., entretien n°3, pl. 11. Voir également Paul Aussaresses, Pour la France. Services spéciaux. 1942-1954, Monaco, Le Rocher, 2001, p. 162.

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About Elie Tenenbaum

Elie Tenenbaum is a Research Fellow at the Security Studies Center of the French Institute of International Relations (IFRI). His research focuses on irregular warfare, military interventions and expeditionary forces. Holding a PhD (2015) in History and graduated from Sciences Po (2010), he has been a visiting fellow at Columbia University (2013-2014) and spent a year at the War Studies Department, at King's College London (2006) ; he has taught international security at Sciences Po and international contemporary history at the Université de Lorraine.
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9 Responses to L’héritage stratégique de Paul Aussaresses

  1. Jean says:

    Merci pour ce post très intéressant qui nous change un peu des courageuses condamnations post mortem qu’on a pu lire depuis hier dans la presse.
    Je n’ai jamais très bien compris ce qu’Aussaresses avait écrit de scandaleux dans son livre sur l’Algérie, qui est entièrement factuel. Parmi les faits en question figure d’ailleurs, comme vous le dites, la provenance des instructions en matière d’interrogatoires, mais la presse française n’a jamais beaucoup parlé de ces passages.
    Le public ne se rend pas forcément compte de ce que cela impliquait de s’engager au SOE en 1941. Disons simplement qu’Aussaresses mériterait largement un hommage national, ne serait-ce que pour son comportement pendant la guerre.
    Quant à la torture, en termes politiques, la choix qui a été fait en France a consisté à la condamner moralement sans inquiéter les gens qui l’ont pratiquée ni ceux qui ont donné l’ordre de le faire. Aussaresses a simplement dit clairement qu’il l’avait pratiquée, qui lui en avait donné l’ordre et pour quelles raisons. Son point de vue est du plus haut intérêt si on veut essayer de comprendre ce qui s’est passé. Malheureusement, on a préféré condamner par réflexe sans rien comprendre.

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  2. LECOINTRE says:

    RESPECT. J’AURAIS FAIT DE MEME

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  3. Chami says:

    Il n’y a rien à dire, c’etait un champion, mais de l’autre coté de la baricade, pas de celui de Giap et Guevara.

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  4. aramis says:

    sur le role d’aussaresses au 11e choc, nous sommes a la limite de la legende urbaine.
    1-il ne fut pas le 1er commandant du 11e choc. Il ne fait meme pas partie des cinq officiers fondateurs. Il y resta peu de temps et s’entendit fort mal avec l’encadrement. En aucun, il ne peut etre consideré comme a l’origine des FS françaises. Au final, aussaresses fut un soldat mineur, sans grande envergure qui serait totalement oublié sans ses propos sur la torture en algerie. Meme son role dans l’action psy est contesté par ses pairs.

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    Elie Tenenbaum répond/replies:

    @aramis, Merci pour votre commentaire mais permettez-moi d’être en désaccord avec vous. Les journaux de marche du 11e Bataillon de Choc sont désormais disponibles aux archives militaires de Vincennes et indiquent très clairement la prise d’arme d’Aussaresses “en remplacement du Capitaine Edgar Mautaint, Commandant provisoire du bataillon” en mai 1947. Il est vrai que depuis la création de l’unité fin septembre 1946 un certain nombre d’officiers sont arrivés à Montlouis (Rivière, Bichelot, Maloubier, Chaumien et Obadia), mais c’est avec Aussaresses que le bataillon prend véritablement et reçoit son instruction – directement reprises de ses travaux auprès d’Eon puis comme liaison entre Morlanne et le 3e Bureau de l’EMAT. Il reconnaît également dans ses mémoires avoir bénéficié de l’apport du capitaine Louis L’Helgouach, également ancien Jedburgh et placé à la tête de l’instructuction. Il est relevé le 27 mai 1948 par le chef de bataillon Godard. Je n’affirme pas que son commandement n’a pas été controversé, mais on ne peut pas non plus le balayer du revers de la main.

    Le but du post n’est pas de surrévaluer l’importance d’Aussaresses mais de montrer qu’il n’a pas un parcours lambda et conventionnel – ni avant, ni après l’Algérie – au contraire de ce que la presse laissait entendre au lendemain de sa mort. Il partage avec les autres officiers fondateurs du 11e Choc un “profil britannique” qui est intéressant à souligner pour la compréhension de l’histoire des FS françaises et qui n’est pas toujours bien connue. Par ailleurs sa sélection par l’EMA pour des postes d’officiers de liaison rares et reconnus comme sensibles démontre bien qu’il n’était pas, à mon humble avis, “un soldat mineur, sans grande envergure”.

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  5. aramis says:

    VOUS ETES EN DESACCORD MAIS CONFIRMEZ EN TOUT POINT MON COMMENTAIRE. Contrairement a vos dires precedents, vous confirmez qu’il ne fut pas le 1er chef du 11. Et si il prend officiellement son commandement en mai 47, il ne l’exercera qu’a compter de juillet. De plus, son rôle fut tout a fait mineur et consista essentiellement a s’attribuer les merites de son predecesseur et des 1ers officiers. A ce sujet, vous commetez une seconde erreur :Rivière, Bichelot, Maloubier, Chaumien et Obadia ne sont pas arrivés apres mais DES la creation du 11. Ils en furent les 1ers officiers et c’est a eux que l’on doit tout le volet instruction.
    Si aussaresses est relevé après moins d’un an de commandement effectif, ce n’est pas pour rien. Notamment ses relations execrables avec son encadrement.
    Je maintiens mes propos sur un personnage douteux et confirme qu’il fut bien “un soldat mineur, sans grande envergure”.
    Et il ne fut certainement pas a l’origine des FS françaises.

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    Elie Tenenbaum répond/replies:

    @aramis, Aussaresses a pourtant bien été le premier commandant titulaire. Le seul avant lui a été Mautaint mais il l’était à titre provisoire. Mautaint n’a par ailleurs pas non plus laissé bonne impression à en croire les témoignages de l’époque. Je ne néglige pas l’apport des autres “officiers fondateurs”, qui ont tous un profil similaire à celui d’Aussaresses, cependant force est de constater, à la lecture des journaux de marche, que l’instruction véritable (saut, guérilla, emploi d’explosifs brisants) commence à l’été 1947.
    Quoiqu’il en soit, il ne s’agit pas, encore une fois, de surestimer l’influence d’Aussaresses (pourquoi serait-elle tant inférieure à celle d’un Bichelot ou d’un Maloubier?) mais de souligner l’intérêt de son parcours. Il a occupé tout au long de sa carrière une succession de postes qui nous rappelle les guerres qui ont été celles de la France et l’évolution de nos concepts stratégiques.

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  6. aramis says:

    bon, on va faire clair :
    1-vous jouez sur les mots. Mautaint a ete le 1er, point barre.
    2-l’instruction a commencé bien avant aussaresses. Preuve en est que l’instruction para et explo a été concu par maloubier, qui a notamment mis au point les 1ers sauts en mer (avec dupas), AVANT l’arrivée d’aussaresses puisque maloubier part en 47 au service action du sdece. CQFD.
    3-aussaresses a lui même construit sa legende, grâce a d’indeniables talents oratoires et d’ecritures, et une faculté certaine a s’attribuer les merites des autres (voir la guerre psycho, dont il est entendu par beaucoup qu’il n’en est pas le theoricien). Les 1ers a le dire furent ses proches.
    4-sans la construction de cette legende (savamment entretenu par des declarations au parfum de scandale), son nom serait aux oubliettes de l’histoire militaire.
    5-les journaux de marche sont loin d’etre une reference indiscutable. Parce qu’ils sont entre les mains du chef de corps….
    6-au final, je confirme : un officier mineur sans grand interet. Cessez donc de croire aux legendes.

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    Raoul répond/replies:

    @aramis,
    Bonjour. Je découvre cette discussion très intéressante et pour une fois qui sort des “copier-coller” sur le 11eBCP. Je confirme en tous points la position d’Aramis en particulier sur les origines du bataillon. Aussares, contrairement à ce qu’il laissait entendre, a été le 3e chef de corps du 11 après Mothain (sept.1946 à janv 1947) et Rivière (janvier à juin 1947. Il n’aura passé que 11 mois au 11 de toute sa carrière ! (la sienne et celle du 11). Peut-on en faire une figure emblématique de ce bataillon ? Godard l’a commandé pendant 5 ans, Decorse aura passé 8 ans entre le 11, son 1er GM puis le cdt de la 11e DBPC. Il y aurait beaucoup à corriger sur tous ces sites qui reproduisent les mêmes erreurs.

    [Reply]

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