Défense et LPM: cette impérieuse pédagogie qui fait défaut

crédit: RP_defense

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Le vote de la LPM il y a de cela quelques jours  a suscité une timide – et bien fugace – résurgence du thème de la défense dans les médias (journaux télévisés, émissions de type « C dans l’air », etc.). Les questions portaient logiquement sur l’impact de la LPM quant à la pérennité de notre modèle de forces, et, partant, du niveau de nos ambitions internationales.

J’ai suivi les quelques débats  en tâchant de me concentrer sur la question suivante: quelle sera la réception des arguments exposés par l’opinion publique, forcément peu experte sur ces sujets ? Je dois admettre que ces discussions m’ont laissé sur ma faim.

Le contexte actuel n’est pas favorable aux enjeux de défense. Dans un pays qui n’a plus de menaces à ses frontières depuis déjà quelques décennies et qui n’a pas connu de guerre majeure depuis 1945, ce dont on ne peut évidemment que se féliciter, il est naturel que l’effort de défense ne soit pas forcément perçu comme une priorité légitime par la population. De plus, le contexte de crise économique chronique ramène le citoyen vers des préoccupations davantage personnelles que collectives. Enfin, la menace majeure sur la souveraineté de la France apparaît être en premier lieu celle pesant sur la soutenabilité de sa dette publique. Et là encore, il semble logique que les armées participent à l’effort de redressement des comptes publiques, même si elles y contribuent dans les faits depuis déjà 30 ans, et plus que toute autre administration.

crédit: RP_defense

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Dans un tel contexte, l’argument souvent employé pour mettre en garde contre un déclassement militaire est celui du déclin du « rang » de la France – entendu au sens gaullien du terme – qu’il entraînerait. Je ne suis pas convaincu que cet argument, même s’il est pertinent, soit entendu par l’opinion publique. Il y a d’abord un phénomène générationnel qui tend à reléguer cette notion de « rang » de la France comme une intention accessoire, voire arrogante. Encore une fois, il semble inopportun pour beaucoup de continuer à dédier des moyens à la grandeur de la France et de son influence politique dans le monde : « quand le feu est au château, on ne s’occupe pas des écuries ! » disait Maurepas à l’occasion de la perte de Québec. Il y a donc de bonnes chances pour que l’argument sur le rôle de la France dans le monde porte peu, et, dans une démocratie d’opinion, cela prête à conséquence.

La première nécessité est selon moi de faire œuvre de pédagogie pragmatique, et non savante, pour expliquer les enjeux et les risques d’une descente aux enfers de notre système de forces armées, hypothèse qui reste tout à fait concevable tant la LPM repose sur des paris extrêmement circonstanciels (nécessité d’exporter le Rafale, obtention de ressources exceptionnelles, par essence aléatoires, etc.) et sur des abandons capacitaires qui se multiplient. Les invités aux débats télévisés étaient en général très qualifiés, là n’est pas le problème, peut-être même l’étaient-ils trop : dès lors que des arguments techniques sont employés, l’auditeur est immédiatement perdu. Le vocabulaire militaire, ou pire, le jargon « techno-militaire » ne fait plus partie depuis longtemps du vocabulaire courant (nos grands-parents savaient ce qu’était un char, mais un trentenaire ne sait pas faire la différence entre un char, un blindé ou une pièce d’artillerie). Il faut donc rester le plus simple possible sans travestir la réalité.

Alors quel argument de bon sens, non fallacieux, pourrait éclairer l’opinion publique ? Peut-être tout simplement celui de l’assurance. Souvent utilisé en référence à la dissuasion nucléaire, l’argument s’applique également aux capacités conventionnelles. En effet, la défense dans son ensemble fonctionne comme un système d’assurance collective face à des menaces potentielles. Nous l’avons dit,  la France ne souffre dans l’immédiat d’aucune menace directe et d’ampleur sur son territoire. Mais qui peut raisonnablement prédire quel sera l’état de la menace dans dix ans ou quinze ans ? Et ce dans un contexte international dont chacun reconnaît que sa première caractéristique est d’être incertain, volatil, confus. Dès lors, rien ne dit que la génération qui nous suit n’aura pas à relever de grands défis pour assurer sa propre sécurité. Se désarmer, c’est élargir le champ des possibles pour des adversaires potentiels qui sont, pour l’heure, dissuadés par nos capacités. Certes, on peut parier, comme on le fait quand on ne s’assure pas, que rien de grave ne se passera dans les 10 ou 20 ans à venir. Mais c’est dangereux, et cela implique en tout cas d’être prêt à assumer toutes les conséquences d’un retournement de tendance. Le sommes-nous ? Car il est une chose que les Français doivent comprendre absolument : lorsqu’un outil militaire est significativement dégradé, lorsqu’il a perdu de manière irrémédiable des capacités militaires, des compétences technologiques ou des savoir-faire tactiques, il faut de très longues années pour les réacquérir, qui plus est à un coût démultiplié par rapport au coût de maintien. Il est alors beaucoup trop tard pour faire face à une éventuelle « surprise stratégique »: la remontée en puissance est parfois possible, mais tout dépend d’où on part.

Ceci, l’opinion publique pourrait le comprendre, sans que l’on soit obligé de parler de Clausewitz ou des théories des relations internationales.

Finalement, n’y a-t-il pas un problème moral à léguer aux générations futures, non seulement le fardeau d’une dette difficilement remboursable, mais une dette qui n’aurait même pas permis de les couvrir d’un risque majeur sur leur sécurité collective et même personnelle, sur leur liberté de choisir leur destin ci cette liberté leur était contestée ?

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8 Responses to Défense et LPM: cette impérieuse pédagogie qui fait défaut

  1. BR says:

    Si la plupart de nos concitoyens ne font pas la différence entre un VAB et un VBCI, un rafale au standard F3 et un 2000-5, ne savent pas que ces matériels sont en service ni quelles sont leurs missions, ils ne connaissent pas davantage la différence entre un EPR et une centrale de 2ème génération. Et que dire de leur ignorance quant aux domaines sciemment complexifiés à l’extrême, comme l’ingénierie financière ou bien encore les différents traités européens ?
    Dès lors que nos technostructures sont de plus en plus complexes, il faut soit s’en remettre à la parole des experts, c’est-à-dire abandonner volontairement une partie de sa citoyenneté, soit éduquer correctement les gens dès leur plus jeune age afin que plus tard, sans devenir eux-mêmes des experts, ils aient ce minimum de culture qui permette d’approfondir et d’acquérir de nouvelles connaissances. Je ne vois pas d’autres manières, dans un monde en constante évolution, de pouvoir exercer une responsabilité citoyenne éclairée.
    Un véritable choix de civilisation s’il en est.

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  2. Nathan says:

    Bien vu! Merci

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  3. BT says:

    Des citoyens éduqués et responsables : c’est ce qu’il y a de plus souhaitable dans une démocratie. Mais pour cela il faut du courage et malheureusement, ce n’est pas la vertu dominante de notre époque. Pour des raisons aussi diverses que variées, nous avons mis en place un système d’assistanat social dont on commence à mesurer l’ampleur et les effets négatifs. Seulement on ne peut pus le financer sinon par l’emprunt et on connaît maintenant les effets pervers. Dans un monde de plus en plus technique et complexe on nous dit qu’il faut élever le niveau de connaissance de nos concitoyens pour faire face à la concurrence internationale. Encore faut-il qu’on ne brade pas la formation et ce qui la sanctionne, c’est à dire les examens. On sait ce qu’il en est pour le bac et ne parlons pas de certaines formations universitaires où on fabrique malheureusement de pseudo-lettrés, c’est à dire des personnes qui n’ont qu’un simple vernis et qui croient savoir. On voit d’ailleurs le peu d’engouement des étudiants pour les sciences dites “dures”. Les jeunes sont plus souvent des victimes d’un système qui par démagogie leur à fait croire qu’on pouvait réussir sans travailler, en “s’amusant”. Le mot effort est devenu tabou, même pour certains synonyme d’élitisme, presque de fascisme. Qui veut comprendre qu’on peut avoir du plaisir dans l’effort et dans la performance. Bien sût que certains s’en sortent et bien, mais souvent à quel prix quand ils ‘ont pas la chance d’avoir un cadre familial privilégié.

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    Jean Guibourg répond/replies:

    @ BT, BR, pour compléter vos utiles réflexions, je joins un graphique qui résume beaucoup de choses en un seul coup d’œil!
    http://www.latribune.fr/img/165-6568919-0/ventilation-depenses-publiques.gif

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    BR répond/replies:

    @Jean Guibourg,
    merci pour ce graphique, il dit clairement ce que vivent au quotidien les personnels des armées : à force de dégraisser le mammouth de la défense, nos gouvernants sont en train d’attaquer l’os.
    Ceci dit et en élargissant le cadre du débat militaro-centré, le véritable « schwerpunkt » ne porte pas sur la ventilation des dépenses publiques, mais bel et bien sur l’enveloppe budgétaire totale du fonctionnement de l’État.
    Soit nous continuons à réduire ses dépenses de fonctionnement, comme vient encore de le réclamer M. Christian Noyer, le gouverneur de la Banque de France et nous nous enfonçons dans la récession, soit nous admettons que le service d’une dette cumulative est impossible à maintenir à ce rythme (deuxième budget de l’état derrière l’Éducation Nationale).
    La première option risque de déboucher sur le chaos social et la seconde option, celle de la restructuration de la dette, est un véritable saut dans l’inconnu avec d’énormes risques systémiques quant aux réactions des marchés et à la survie de l’Euro.
    Près d’un siècle après le début de la 1ère GM, force est d’admettre que le futur, même proche, reste difficilement prévisible et que nos société sont des colosses aux pieds d’argile. Typiquement le genre d’environnement qui impose d’avoir des armées robustes. Ultima ratio…

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    Jean Guibourg répond/replies:

    @BR, merci pour ce débat qui me tient à cœur. Concernant les dépenses publiques, il faut garder présent à l’esprit que l’Etat est “relativement” bon élève, dans le sens où il a vraiment commencé à réduire son train de vie, malheureusement en concentrant les économies sur les fonctions régaliennes (précisément sa raison d’être!). L’Etat ne représente que 30% de la dépense publique. Là où les gisements d’économies sont importantes, ce sont pour les collectivités locales et les dépenses sociales (respectivement 20% et 50% de la dépense publique…en augmentation constante et non maîtrisée). Or, toute réduction de dépense sociale a des conséquences électorales directes! Quant à réformer la carte administrative de la France, il faut de l’imagination et surtout de l’autorité.

  4. BR says:

    Tout à fait d’accord avec votre conclusion. Décider de ne pas choisir, ou pire encore, faire un choix et rétropédaler immédiatement après, est sans doute le plus sûr moyen de saper son autorité. Que l’on commande une section d’infanterie… ou un gouvernement.
    Ceci étant dit, mettre en balance, voir en compétition, dépenses sociales et dépenses régaliennes, est un débat dont je refuse les termes. Tout du moins, tant que ne sera pas abordé frontalement le problème de ‘l’optimisation’ fiscale des grandes entreprises ainsi que de leur mise en concurrence des différents fiscs européens. En effet, les chiffres que l’on peut lire dans la presse concernant le manque annuel à gagner pour le fisc français, varient entre 55 et 80 milliards d’euros. Même en prenant l’hypothèse base, cela représente 275 milliards sur la durée d’un mandat présidentiel, de quoi sérieusement remettre en cause le consentement à l’impôt pour le citoyen lambda. Surtout que chômage aidant, l’assiette de l’imposition a tendance à se réduire drastiquement…
    En élargissant encore le cadre, pointons surtout le profond déséquilibre qui existe entre les dividendes que l’on peut espérer en investissant dans l’économie réelle et ceux, sans commune mesure, que permet l’industrie financière.
    Un système dont la modification est hors de portée pour une économie de la taille de la France et hors de sens dans la cacophonie des 28 pays de l’UE. La seule chose à peu près certaine, est qu’avec une croissance de 1 à 2% l’an (dans le meilleure des cas), nous pourrons toujours vendre le PAN Charles de Gaulle au Brésil, cela n’évitera pas de devoir tailler à la serpe dans les dépenses sociales, pour faire face au service de la dette.

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    Jean Guibourg répond/replies:

    @BR, je prends bonne note de vos arguments!

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