In Memoriam : Bastien Irondelle

C’est avec une très grande tristesse que nous avons appris la disparition de Bastien Irondelle vendredi dernier. Nos pensées et nos condoléances vont à sa famille, drugstore à sa femme et à ses quatre enfants.

Bastien était à la fois un fin politiste, excellent connaisseur des théories en relations internationales, et un vrai spécialiste des questions de défense, attentif aux nuances de la réalité.  Sa thèse sur La réforme des armées en France est désormais un classique (voir ci-dessous la recension qui en a été faite), mais il a également travaillé et écrit sur la doctrine des armées de l’Air et sur la défense britannique. Sa modestie, sa probité et son authentique intérêt pour la défense le distinguaient, dans tous les sens de ce mot.

Bastien manquera sans aucun doute à la recherche stratégique française dans les années qui viennent. Ami fidèle, il va manquer à toute l’équipe d’UR.

***

LA RÉFORME DES ARMÉES EN FRANCE : SOCIOLOGIE DE LA DÉCISION

Bastien Irondelle

Paris, Presses de Sciences Po, 2011

 

 

 

Résultat d’un travail de recherche approfondi, initié en doctorat il y a une dizaine d’années, La Réforme des armées en France est appelée à devenir un classique en études stratégiques par sa cohérence théorique et sa rigueur empirique.

Dans cet ouvrage, Bastien Irondelle s’intéresse à la principale réforme de la politique française de défense dans les années 1990, dont il vise l’explication : la réforme des armées de 1996. La France décide de mettre fin au service militaire obligatoire. La conscription laisse place à l’armée de métier, c’est-à dire à la professionnalisation des armées. Mais qui en a décidé ainsi, et pourquoi ce choix public a-t-il été préféré à un autre ? Comment un « changement aussi radical » a-t-il pu se produire dans un domaine – la défense – caractérisé par la continuité, la routine et la tradition ? Allant à rebours de l’idée selon laquelle la politique de défense ne peut être réformée, défendue entre autres par Louis Gautier dans Mitterrand et son armée 1990-1995 (Paris, Grasset, 1999), B. Irondelle défend la thèse selon laquelle la réforme des armées a été décidée et conduite, en conscience, par le président de la République d’alors, Jacques Chirac.

Pour ce faire, il s’appuie sur une sociologie de la décision, par définition multifactorielle. Il part de l’analyse classique de la prise de décision proposée par Graham T. Allison dans Essence of Decision: Explaining the Cuban Missile Crises (New York, Little, Brown, 1971). Si elle permet d’ouvrir la « boîte noire » du processus décisionnel étatique, cette analyse est insuffisante pour expliquer la réforme de 1996. D’une part parce que le lien entre l’appartenance bureaucratique de l’acteur et son influence sur le processus décisionnel n’est pas aussi mécanique que l’envisage G. T. Allison ; d’autre part parce que la structuration hiérarchique du pouvoir et le rôle déterminant du chef de l’exécutif sont sous-estimés. En résumé, cette analyse bureaucratique ne permet pas de comprendre les changements de politique radicaux à l’œuvre en 1996.

Tentant d’y remédier, l’auteur propose une approche qui se concentre sur les acteurs et considère leur rationalité comme limitée. Limitée par les institutions au sein desquelles ils agissent et par les idées qui les façonnent, la décision est conçue comme un processus qui ne se réduit pas à un choix à l’instant. Penser la complexité du processus décisionnel ne rend pas l’auteur moins critique à l’idée d’une « dilution », voire d’un « émiettement », de la décision, qui conduirait à considérer comme impossible le changement politique. Il infirme la conception de la décision comme « décision-compromis » et le modèle de la « poubelle » selon lequel « la décision finale n’est qu’une résultante, presque accidentelle, d’interactions entre des acteurs, des occasions de choix, des problèmes et des solutions ». Au contraire, il affirme que les acteurs agissent au sein d’un champ de forces structuré par des constantes. Ces dernières, ou variables explicatives, sont au nombre de trois : « Le rôle déterminant du leadership présidentiel, l’importance de la configuration décisionnelle, l’effet conditionnel de la conjoncture. »

Enfin, les résultats de cette recherche s’appuient sur un travail empirique fouillé. Par la conduite de 110 entretiens semi-directifs auprès de 92 acteurs clés du processus de décision de la réforme des armées, l’auteur apporte, au-delà des anecdotes, une preuve solide de la crédibilité de son travail. On peut regretter cependant que B. Irondelle ne fasse pas appel à d’autres méthodes. Une analyse des réseaux des décideurs de cette réforme montrant la position prépondérante du chef de l’État ou une étude statistique des décisions prises et de leurs effets politiques et budgétaires auraient assis positivement – au sens épistémologique du terme – l’argumentation, donnant des gages aux sceptiques et autres quantitativistes.

Celles et ceux qui portent un intérêt aux études stratégiques, à l’analyse du processus décisionnel et à une théorie de la pratique trouveront dans cet ouvrage matière à réflexion.

Recension par Samuel Faure parue dans la section « Fiches de lecture » de la revue Politique Étrangère, n° 4, 2011.

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