Avons-nous encore besoin de capacités amphibies ? (entretien)

Photo couvertureCet entretien avec le lieutenant-colonel Garnier, officier détaché au Laboratoire de Recherche sur la Défense de l’Ifri et auteur du récent Focus stratégique « Le pari de l’amphibie: risque tactique, influence stratégique« , a été réalisé par Florent de Saint-Victor et est simultanément publié sur son blog Mars Attaque.


En quoi les opérations amphibies se différencient-elles d’autres opérations militaires ?

La rupture de milieu entre la mer et la terre est la caractéristique majeure d’une opération amphibie. Cette rupture intervient sur une côte potentiellement hostile, en l’absence d’infrastructures portuaires utilisables, sans quoi il ne s’agirait que d’un transport maritime stratégique.

Cette rupture physique a deux corollaires majeurs. D’une part, elle entraîne une difficulté logistique considérable puisqu’il faut débarquer les approvisionnements en l’absence d’infrastructures dédiées, ce qui ralentit le tempo de l’opération et rend délicate son exploitation (difficulté à débarquer les renforts). D’autre part, les unités terrestres débarquées ont été plus ou moins dissociées tactiquement en embarquant dans les différentes barges de débarquement. Avant de combattre de manière optimale, il leur faut donc se reconstituer, éventuellement sous le feu de l’ennemi et à découvert.

Des procédés modernes permettent de pallier ces inconvénients, en partie tout au moins. « L’enveloppement vertical », c’est-à-dire l’assaut héliporté depuis un porte-hélicoptères amphibie, permet de s’affranchir de la conquête d’une tête de plage. La manœuvre y gagne en agilité. De même, le « sea-basing » a pour objet d’organiser la logistique à partir de bâtiments ad hoc situés en mer. Cela étant, ces deux procédés ont leurs limites. Ils tendent à limiter la manœuvre amphibie tant en envergure (volume de forces pouvant agir de la mer vers la terre) qu’en intensité (les hélicoptères ne peuvent mouvoir que des unités légères et restent vulnérables à la menace sol-air).

Quelles opportunités offrent les opérations amphibies dans un contexte stratégique où des opérations du type Normandie ou Corée apparaissent peu probables ?

Les opérations amphibies ont une connotation sanglante dans notre imaginaire, puisqu’on en a essentiellement retenu les hécatombes des Dardanelles (1915) ou du Jour J (Omaha Beach entre autres, en juin  1944).

La probabilité d’un tel scénario apparaît aujourd’hui extrêmement faible, sinon nulle. La masse qu’il fallait concentrer pour de telles opérations fait défaut. Toutefois, des opérations amphibies offensives de faible à moyenne envergure ne sont pas à exclure (raid stratégique, assaut surprise sur des îlots contestés par exemple en mer de Chine méridionale ou orientale, etc).

Au-delà de cet aspect offensif et conventionnel, l’amphibie révèle avant tout sa pertinence comme multiplicateur d’influence stratégique. En effet, sa probabilité d’emploi dans des contextes de basse intensité est beaucoup plus probable. Les moyens amphibies permettent en premier lieu l’évacuation rapide de ressortissants, devenant même incontournables lorsqu’aucun aéroport du pays en crise n’est fonctionnel. L’opération Baliste au Liban en 2006 nous rappelle le caractère toujours très plausible de ce type de scénario. Puisqu’ils combinent une bonne mobilité aux niveaux  stratégique et tactique (emploi d’hélicoptères et de barges une fois sur les lieux dévastés), les grands bâtiments amphibies fournissent le moyen idoine pour intervenir en cas de catastrophes naturelles majeures frappant par exemple nos territoires d’outre-mer ou un pays tiers (Haïti, 2010). N’oublions pas que les BPC disposent d’infrastructures hospitalières de haut niveau (dont deux blocs opératoires). Enfin, un pays possédant de tels moyens peut effectuer une « entrée en premier » sur un théâtre, ce qui lui donne de facto un poids militaire important au sein de la coalition intervenant, et, partant, une influence politique sur la conduite générale de l’opération. Pour finir, l’outil amphibie est un atout dans le cadre de la diplomatie navale, qu’elle soit « douce » (escales, assistance, exercices avec pays amis) ou « dure » (intimidation, disposition d’une réserve de théâtre prête à l’emploi au large). La souplesse militaire de l’emploi d’une force amphibie autorise l’autorité politique à varier les effets qu’elle souhaite produire, y compris au dernier moment puisque la force embarquée est « prête à l’emploi ».

Quelle coopération européenne en matière amphibie et quelle place pour la France dans cette architecture à multiples tiroirs?

L’amphibie européen est à géométrie variable. Au niveau multilatéral, il existe depuis décembre 2000 l’IAE (Initiative Amphibie Européenne) visant à améliorer l’interopérabilité entre les cinq pays disposant de cette capacité (Royaume-Uni, France, Italie, Espagne, Pays-Bas). Des relations bilatérales très étroites matérialisent également depuis de nombreuses années une coopération entre le Royaume-Uni et les Pays-Bas (1973-UKNLAF, pour United Kingdom Netherlands Amphibious Force) et, plus récemment, entre l’Espagne et l’Italie (1997-SIAF, pour Spanish-Italian Amphibious Force).

Le traité de Lancaster House prévoyant la mise en place d’une Combined Joint Expeditionary Force (CJEF) apparaît très prometteur sur le plan de la coopération amphibie franco-britannique. Non seulement les deux pays ont des modèles complémentaires (centré sur les trois BPC pour la France, décliné en bâtiments davantage différenciés pour le Royaume-Uni), mais surtout, les atouts de l’un comblent utilement les faiblesses de l’autre et inversement. En effet, une opération amphibie met en œuvre un grand nombre de moyen interarmées. Or la France peut mettre dans la balance l’unique porte-avions européen à catapulte. Elle détient aussi une flotte d’avions de patrouille maritime, alors que le Royaume-Uni souffre d’un déficit capacitaire en la matière. A l’inverse, la Royal Navy compte un plus grand nombre de bâtiments de combat, modernes et bien armés, que la Marine nationale. Elle est aussi bien mieux pourvue en bâtiments logistiques. Le concept du CJEF en version amphibie a été testé au cours de l’exercice Corsican Lion en 2012, dans un scénario de haute intensité. Ces premières expérimentations sont très encourageantes et font sens sur le plan stratégique, alors que les deux pays partagent une culture expéditionnaire similaire.

Jusqu’à quel point, selon vous, les opérations amphibies nécessitent une spécialisation des capacités ? Quels sont brièvement les enjeux capacitaires à venir dans ce domaine ?

La rupture de milieu physique mer-terre conditionne une spécialisation des capacités ayant entrainé, surtout depuis la Seconde Guerre mondiale, une émulation technologique pour disposer du meilleur outil. Il s’agit de partir le plus loin possible de la côte (pour être à l’abri des frappes), d’aller le plus vite possible, d’emporter la charge utile la plus importante possible et de pouvoir plager sur la quasi-totalité de littoraux. Combiner tous ces facteurs a un prix et il faut donc trouver un compromis abordable. Pour le cas français, plusieurs enjeux capacitaires restent en question.

Tout d’abord, quel sera à terme le nombre de grands bâtiments amphibies, puisque le Livre blanc de 2013 a entériné la suppression du 4ème BPC ? Gardera-t-on le TCD Siroco, sachant qu’avec seulement trois grands bâtiments, la France décrocherait en termes de tonnage par-rapport au Royaume-Uni, avec lequel elle joue jusqu’à présent en « première division » européenne. Moins de bâtiments signifie au final moins de souplesse d’emploi.

Ensuite, la batellerie a connu un effort de modernisation avec l’arrivée progressive des quatre Engin de Débarquement Amphibie Rapide (EDAR) pour remplacer en partie des Chalands de Transbordement Maritime (CTM) assez âgés et aux performances nettement moindres.  On devrait logiquement parvenir à 6 EDAR, soit deux par BPC. Cela reste quand même pour le moins parcimonieux, puisqu’il n’y aurait aucun moyen réservé dans une optique d’entrée en premier avec un volume de forces significatif. Quant aux trois BATRAL présents dans nos DOM-COM, ils seront remplacés par des « Bâtiments Multi-Missions » (BMM), sans capacités amphibies.

S’agissant du matériel des forces terrestres, les deux brigades à vocation amphibie (6ème BLB et 9ème BIMa) pourraient utilement disposer d’un parc d’Hagglunds (BvS10), ce véhicule offrant des conditions de traficabilité hors du commun sur des plages non aménagées.

Enfin, une opération amphibie en mode coercitif doit pouvoir bénéficier d’un appui-feu massif. Celui-ci est essentiellement fourni par des vecteurs aériens (Tigre, Rafale, etc.) mais l’appui feu naval possède des atouts complémentaires. Or, la France ne disposera plus de canons de marine de calibre important, se limitant au 76 mm Oto Melara pour les FREMM et les Horizon. On se heurte ici à un trou capacitaire qui pourra éventuellement être édulcoré par le développement d’une munition de 76 de type Vulcano, plus précise et tirant beaucoup plus loin… et donc plus onéreuse.

Share
Ce contenu a été publié dans Analyses, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Avons-nous encore besoin de capacités amphibies ? (entretien)

  1. nahdi dit :

    bonjour
    je suis un officier de la marine tunisienne. j’aimerai avoir une copie numérique de ce document n° 46  » Le pari de l’amphibie: risque tactique, influence stratégique ».
    merci

    [Reply]

  2. Ultima Ratio dit :

    Bonjour,

    Cet article est téléchargeable sur le nouveau site web de l’Ifri à l’adresse suivante:
    http://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/fs46garnier.pdf

    Bonne lecture!

    L’équipe d’Ultima Ratio

    [Reply]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.