Syrie: la résistible ascension du terrorisme?

djihadiste_francais_SyrieCet article est paru initialement le 16 septembre 2013 dans une note collective du Centre des études de sécurité de l’Ifri intitulée Syrie: l’option militaire reste-t-elle ouverte?

5 avril 1986 : trois personnes, dont deux sous-officiers américains, sont tuées par une bombe posée dans une discothèque à Berlin. Dix jours plus tard, les Etats-Unis mènent un raid aérien punitif sur la Libye qui, depuis plusieurs années, participe à des actions de déstabilisation en Europe. L’opération américaine est limitée : elle ne dure que quelques minutes et aboutit à la destruction de matériel militaire et de bâtiments officiels. Une soixantaine de Libyens sont tués – dont des civils. Les Américains perdent un bombardier F-111 et ses deux membres d’équipage. Leçon n°1 : quand on décide de mener une action militaire, même limitée, le risque zéro n’existe pas. Recourir à des missiles plutôt qu’à des avions peut permettre de ne pas exposer de pilotes mais le risque de « dommages collatéraux » ne peut être écarté.

21 décembre 1988 : une bombe explose à bord du vol 103 de la Pan Am au-dessus de Lockerbie. La responsabilité du régime de Mouammar Kadhafi dans cet attentat est aujourd’hui établie. Si l’objectif du raid de 1986 n’était pas uniquement punitif mais aussi dissuasif, il peut alors être considéré comme un échec. Leçon n°2 : une opération militaire limitée ne dissuade pas nécessairement l’acteur ciblé de poursuivre ses méfaits. Si l’adversaire est déterminé ou s’il estime qu’il n’a plus rien à perdre, il peut même entrer dans une logique d’escalade.

Autre lieu, même constat. 7 août 1998 : les ambassades américaines à Dar-es-Salaam et Nairobi sont soufflées par des explosions. Plus de 200 personnes sont tuées, en grande majorité des Kenyans. Les services de renseignement américains identifient rapidement la source des attaques : Al Qaïda. Deux semaines plus tard, en représailles, des missiles de croisière s’abattent sur une usine au Soudan – suspectée de fabriquer des agents chimiques susceptibles de tomber entre les mains d’Oussama Ben Laden – et sur des camps d’entraînement jihadistes en Afghanistan. Deux ans plus tard, Al Qaïda tue 17 marins américains embarqués à bord de l’USS Cole. L’année suivante ont lieu les attentats contre le World Trade Center et le Pentagone. Leçon n° 3 : l’histoire peut se répéter et les institutions ont une forte capacité à oublier ce qui s’est passé, même 10 ans plus tôt.

Essayons maintenant d’appliquer ces leçons à la Syrie. Le régime de Bachar el-Assad a très probablement utilisé des armes chimiques, franchissant ainsi la ligne rouge fixée par Barack Obama. Rien ne garantit que des frappes punitives dissuadent le président syrien de récidiver. Il pourrait même entrer dans une logique de représailles et d’escalade. Si tel était le cas, il y a fort à parier qu’il utiliserait des moyens dits « asymétriques », en particulier des actes de terrorisme. Les cibles les plus aisément attaquables par les Syriens sont celles situées à proximité de leur territoire. On pense bien sûr au Liban, et ce pour trois raisons. Tout d’abord, les événements des années 1980 – notamment l’attentat du Drakkar dont le trentième anniversaire sera commémoré le 23 octobre – sont encore dans les mémoires.  Ensuite, de nombreux Français vivent au pays du Cèdre – ils sont plus de 20 000 à être inscrits sur les registres consulaires – et près de 1000 militaires français font encore partie de la FINUL. Enfin, le Hezbollah semble prêt à défendre le régime syrien coûte que coûte.

Frapper loin du Moyen-Orient n’est pas hors de portée de Bachar el-Assad et du Hezbollah. La piste syrienne continue d’être évoquée dans l’affaire de l’attentat de la rue Marbeuf commis en 1982. Bien plus récemment, en 2012, le Hezbollah a été mis en cause dans la préparation d’un attentat à Chypre et dans l’attaque ayant causé la mort de 5 touristes israéliens et de leur chauffeur bulgare à Burgas. Ces événements ont lourdement pesé dans la décision des ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne de placer la branche armée du mouvement chiite sur la liste des organisations terroristes de l’UE.

Si le risque d’actions terroristes émanant du régime syrien et du Hezbollah ne peut être exclu, il faut également prendre en compte les adversaires de Bachar el-Assad. L’opposition au régime ne saurait être réduite aux seuls jihadistes mais ces derniers y occupent une place importante et ne cessent d’affluer vers le « pays de Cham », comme la Syrie est souvent appelée sur les forums jihadistes. Le cheikh Youssef al-Qaradawi – connu pour ses interventions sur Al Jazeera – a ouvertement appelé les sunnites à aller combattre en Syrie. Les combattants affluent principalement des pays arabes mais aussi du reste du monde. Sur les vidéos de propagande diffusées par les jihadistes, on voit des Français, des Belges, des Néerlandais, des Allemands, des Britanniques, des Canadiens, des Tchétchènes et même… quelques Chinois. La Syrie est aujourd’hui ce que l’Afghanistan était dans les années 1980 : le point de ralliement principal des jihadistes du monde entier.

Le nombre de jihadistes français partis en Syrie est estimé à 200. Certains sont morts sur place, d’autres rentreront. A leur retour, une partie d’entre eux se rangera, estimant avoir accompli son devoir en se rendant sur une « terre de jihad ». Une autre partie sera tentée de continuer la lutte en France, en fomentant des attentats. Impossible de savoir, a priori, lesquels feront le premier ou le second choix. Les services de renseignement devront faire preuve d’une vigilance exceptionnelle. Il serait en tout cas naïf de penser que les jihadistes pourraient faire preuve de bienveillance à l’égard de la France et des Etats-Unis, en remerciement de frappes contre l’armée syrienne. Le précédent libyen a montré que les alliés d’un jour peuvent se retourner le lendemain : le consul honoraire de France à Benghazi, qui est sorti indemne d’une embuscade en juillet, peut en témoigner.

Alors que faire ? S’il est une leçon à retenir du passé, c’est que des frappes limitées permettent au mieux de faire passer un message, qui peut être interprété de diverses manières par l’adversaire. Un mode opératoire de ce type ne permettra pas de mettre un terme au drame syrien, ni même de garantir la non-utilisation d’armes chimiques. Faut-il intervenir de manière plus massive ? La guerre en Afghanistan a montré qu’une implication militaire occidentale beaucoup plus importante ne conduit pas nécessairement à une stabilisation. Autrement dit, l’emploi de la force armée n’est pas une solution miracle, surtout dans des situations aussi complexes que des guerres civiles. Ne rien faire est-il une option ? Certains soutiennent que détourner pudiquement le regard de la Syrie est immoral. Sans même entrer dans de telles considérations, l’inaction n’est pas dans l’intérêt de la France. Cette dernière a maintenant tellement d’ennemis en Syrie que la précaution minimale consiste à les surveiller de près et à établir un cordon sanitaire afin que le conflit ne s’étende pas. Quand on ne peut éteindre un incendie, on cherche au moins à le circonscrire.

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