Quelles options de riposte conventionnelle du régime syrien en cas d’intervention ?

©SANA/Reuters

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La crise syrienne semble s’acheminer vers une résolution diplomatique, au moins temporaire. Las ! Juste au moment où nous avions préparé plusieurs posts sur la dimension stratégique de la crise… Mais nous restons de bons et orthodoxes clausewitziens : si la Syrie semble vérifier le dicton du Vieux Fritz (« la diplomatie sans les armes est comme la musique sans les instruments »), on sait aussi qu’à la guerre « chacun fait la loi de l’autre »… Le texte ci-dessous est le second d’une série de trois évaluant les contours, logiques et conséquences d’une éventuelle intervention.

NB: Ce texte a été co-écrit par Corentin Brustlein, chercheur à l’Ifri, et Guillaume Garnier, lieutenant-colonel de l’armée de Terre détaché comme chercheur à l’Ifri et auteur du récent Focus stratégique: « Le pari de l’amphibie: risque tactique, influence stratégique« .

 

Dans l’hypothèse d’une intervention militaire en représailles à l’emploi d’armes chimiques, la riposte chimique syrienne étant elle-même hautement improbable, les forces syriennes n’auraient a priori qu’une palette de réponses peu séduisante.

Que reste-t-il de l’armée de l’Air syrienne ?

L’arme aérienne étant un vecteur idéal pour des attaques surprises et des opérations offensives, d’éventuelles représailles syriennes pourraient s’appuyer sur les forces aériennes du régime, par exemple sous la forme d’un raid sur des bases aériennes proches (Incirlik en Turquie, à moins de 200 kilomètres de la frontière, Akrotiri à Chypre, à moins de 400 kilomètres). Mais la probabilité d’une telle initiative paraît, au regard de ses chances de réussite et de ses coûts, très faible.

L’armée de l’Air syrienne alignait avant la guerre civile plus de 350 appareils, dont une majorité de modèles obsolètes. Surtout tournée vers les missions d’attaque au sol, la force aérienne syrienne est quotidiennement sollicitée pour frapper les positions tenues par les groupes rebelles. Si ces frappes tendent à prouver que ses unités restent en partie opérationnelles, il est difficile d’estimer la proportion de moyens (appareils, pilotes, personnel au sol, etc.) qui pourrait être mobilisée pour une opération d’envergure hors du territoire syrien.

L’armée de l’Air syrienne a régulièrement été mise en échec par sa rivale israélienne et n’a pas conduit d’attaque hors de son territoire depuis la guerre de Kippour. Les capacités de défense aérienne actuellement déployées dans les pays voisins (Turquie, Israël) ont été constamment modernisées ces dernières décennies, alors que la force syrienne ne connaissait nulle modernisation substantielle. L’avance de ses adversaires en termes de capacités de détection et d’interception à longue portée est telle que toute attaque aérienne syrienne subirait des pertes si sévères qu’elle s’apparenterait à une mission suicide – très improbable tant que la survie du régime n’est pas menacée.

Les limites des frappes sol-sol de rétorsion

Si les puissances régionales se dotent de missiles balistiques, c’est que ceux-ci constituent une « armée de l’Air du pauvre », qui permet de frapper les arrières de l’ennemi sans disposer de la supériorité aérienne sur son territoire. Sur le papier, les moyens de frappe à distance du régime syrien sont considérables. Le pays possède depuis la fin des années 1980 et grâce à l’aide nord-coréenne des missiles Scud (variantes B, C et D), dont la portée atteint pour certains 700 kilomètres. Avec le soutien de Pyongyang et de Téhéran, Damas a par ailleurs acquis la capacité de produire certaines variantes de ces missiles, tout en restant dépendant de transferts de technologies pour certains composants. La Syrie produit par ailleurs depuis plusieurs années des missiles M-600, version locale du Fateh-110 iranien, et a acquis des SS-21 Scarab russes. S’ils ont des portées moindres que celles des Scud (respectivement 250 et 120 kilomètres), ces deux missiles sont plus précis que les précédents et ont des délais de mise en oeuvre drastiquement réduits (propulsion solide). Les forces de missiles sol-sol pourraient encore compter à ce jour plusieurs dizaines de lanceurs et plusieurs centaines de missiles.

Le régime peut-il utiliser cet arsenal pour frapper des cibles en Turquie, en Israël ou à Chypre ? Depuis moins d’un an, Damas en a fait un usage massif dans la guerre civile, prouvant que les unités nécessaires sont opérationnelles. Mais plusieurs facteurs incitent à penser qu’une option de représailles reste peu probable.

Les vecteurs les plus précis ne pourraient être employés contre Chypre ou la Turquie du fait de leur portée insuffisante ou de l’impossibilité de les déployer dans les zones tenues par les rebelles dans le Nord du pays. Surtout, recourir à ces forces imposerait de les découvrir – près de 90 minutes pour les Scud –, donc de les exposer à une frappe aérienne. Les rumeurs de possible intervention semblent au contraire avoir incité les unités de missiles sol-sol à quitter leurs bases de la banlieue de Damas pour se réfugier plus à l’Est du pays. Enfin, la Turquie comme Israël sont défendus par des défenses antimissiles censées répondre à la menace des Scud.

Au plan stratégique, deux facteurs s’opposent à une telle riposte syrienne. Le recours à une frappe de missiles imprécise combinerait pour Damas le double défaut d’être militairement inefficace et politiquement coûteuse, transformant l’enjeu de la lutte pour les puissances interventionnistes et renforçant leur détermination. Et les capacités militaires syriennes défendront probablement mieux le régime en n’étant pas employées. C’est particulièrement le cas des missiles sol-sol : ces moyens, couplés aux armes chimiques, constituent pour Damas le seul argument pour dissuader Washington d’entrer dans une logique de renversement du régime.

Face à l’Armada, une Marine syrienne dérisoire

Une part importante des éventuelles frappes sur la Syrie, surtout au début, pourraient être effectuées à partir de bâtiments de surface ou de sous-marins disposant de missiles de croisière. Que pourrait tenter la Marine syrienne ?

Les sources ouvertes (1, 2, 3) sont claires : cette dernière n’a qu’une capacité opérationnelle réduite. En grande partie obsolète avec des matériels datant souvent des années 1970, peu entraînée, elle n’a jamais été la priorité du régime. Il ne s’agit pas d’une marine hauturière mais d’une marine de défense côtière, encore plus modeste sur le papier que la Marine libyenne de 2011. Sa neutralisation ne présente donc nul défi.

De fait, elle ne compte aucun bâtiment significatif. Les plus gros navires armés sont de vénérables corvettes Petya III achetées en 1975 (une seule sur deux serait opérationnelle). Suivent 16 patrouilleurs lance-missiles Osa armés du missile SS-N-2 Styx, aujourd’hui dépassé. La seule menace sérieuse est constituée de six vedettes lance-missiles de type Tir (IPS 18). Trois ont été achetées à la Corée du Nord en 2002, trois autres à l’Iran en 2006. Ces dernières sont armées du missile iranien antinavire Noor, version locale du C-802 chinois. C’est ce missile qui, tiré par le Hezbollah, avait sérieusement endommagé la corvette israélienne Hanit en 2006. Une attaque désespérée, « en essaim », pourrait faire coup au but, à la condition illusoire d’une survie durant le trajet et que les missiles tirés percent les couches défensives de la force navale coalisée. La Syrie ne possède aucun sous-marin et compte au mieux une quinzaine d’hélicoptères à vocation anti-sous-marine, dont deux relativement modernes (Ka-28). Ils ne représentent qu’un danger très limité pour les sous-marins nucléaires d’attaque (SNA), ces derniers pouvant tirer des missiles de croisière d’une portée largement supérieure au rayon d’action de ces hélicoptères. Quant à la force amphibie syrienne, elle compte trois modestes bâtiments (type Polnocny) pouvant transporter au plus une dizaine de blindés ou 180 hommes chacun. Il n’y a pas là de quoi organiser un raid amphibie sur Chypre, qui plus est sans escorte…

Pour être complet, mentionnons les batteries côtières, elles aussi assez vétustes (missiles SS-C-3 Styx et SS-C-1B Sepal), encore que la Syrie ait tenté de se moderniser avec l’achat de SS-C-5 Bastion en 2009 et, surtout, de missiles modernes SS-N-26 Yakhont (portée de 300 kilomètres), dont 72 auraient été livrés par la Russie. Le raid aérien d’Israël sur Lattaquié en juillet 2013 aurait cherché la destruction de ces systèmes. C’est donc avec ses batteries côtières que la Syrie peut escompter causer des pertes en cas d’approche de son littoral – si tant est que ces missiles n’aient pas été préalablement détruits.

L’inclusion de la Marine syrienne dans les plans de ciblage n’aurait donc qu’un intérêt opérationnel modéré, sauf si des opérations étaient prévues près du littoral (recherche de renseignement, infiltration/exfiltration de forces spéciales, etc.). Au plan politique en revanche, ce ciblage pourrait signifier au pouvoir syrien la volonté de briser toutes ses capacités stratégiques, aussi modestes soient-elles, pour obtenir, à l’issue des frappes, un effet de nivellement de puissance entre régime et rébellion. La destruction de la marine syrienne ne bouleverserait pas les équilibres militaires régionaux, mais l’annihilation des missiles Yakhont ayant pu échapper au raid israélien dissiperait le risque de les voir tomber entre les mains du Hezbollah et donc de menacer à terme non seulement les navires de guerre d’Israël, mais ses plateformes offshore.

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A propos Corentin Brustlein

Corentin Brustlein is the head of the Security Studies Center at the French Institute of International Relations, where he works on nuclear and conventional deterrence, US and French defense policies, modern warfare, military adaptation. He holds a PhD in political science from the Jean Moulin University of Lyon.
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