« Ouvrir la porte » en Syrie : comment conduire des frappes limitées mais efficaces

La crise syrienne semble s’acheminer vers une résolution diplomatique, au moins temporaire. Las ! Juste au moment où nous avions préparé plusieurs posts sur la dimension stratégique de la crise… Mais nous restons de bons et orthodoxes clausewitziens : si la Syrie semble vérifier le dicton du Vieux Fritz (« la diplomatie sans les armes est comme la musique sans les instruments »), on sait aussi qu’à la guerre « chacun fait la loi de l’autre »… Le texte ci-dessous s’inscrit donc dans une double logique : crédibilisation des efforts occidentaux et préparation à une éventuelle « hésitation » syrienne au sujet des armes chimiques. 

Si la perspective de frappes semble provisoirement s’éloigner suite à la proposition russe de neutralisation de l’arsenal chimique syrien, rien n’assure que la question ne sera pas à nouveau posée, plus ou moins rapidement. Par-delà la « ligne rouge » des ADM, l’hypothèse d’une intervention occidentale, lancinante, est présente depuis plus d’un an. Tout laisse à penser qu’une telle intervention serait limitée et aérienne, ce qui n’épuise pas le sujet : on peut s’interroger, compte tenu des hésitations occidentales, sur la forme que prendraient de telles frappes et sur les objectifs qu’elles devraient atteindre.

Combler l’écart entre l’intention politique initiale et la planification militaire – en désignant des buts politico-stratégiques pouvant être traduits en objectifs militaires, selon la vieille distinction clausewitzienne – est presque toujours une gageure. C’est encore plus vrai lorsque les intérêts directement en jeu sont faibles, complexes ou mal perçus par l’opinion. Usage d’armes chimiques, crimes de guerre ou encore soutien aux pays arabes sunnites farouchement opposés au régime de Damas et à l’Iran : de fait, les motifs d’intervention en Syrie ne manquent pas, mais ils ne permettent pas pour autant de désigner clairement des objectifs militaires. En ce sens, des formules comme « punir le régime », qui relèvent davantage du jugement moral que de l’objectif stratégique, dénotent, en creux, le primat du débat politique interne et la nécessité de mettre en avant une dimension éthique pour rallier des opinions lasses et sceptiques. C’est bien parce qu’il est difficile, dans nos démocraties, de justifier des guerres limitées, que ces considérations morales sont mises en avant – sans d’ailleurs altérer le caractère limité de l’intervention projetée.

Dans le cas de la Syrie, et compte tenu de la complexité de la situation, des soutiens internationaux du régime et de ses capacités militaires, une intervention limitée signifie d’abord le refus occidental d’une implication au sol, et donc le recours quasi exclusif à l’arme aérienne. A la restriction sur les moyens répond la limitation dans le temps, et sans doute aussi le choix des cibles.

En Syrie comme ailleurs, une intervention limitée doit en effet éviter deux écueils : l’inefficacité et l’escalade. Des frappes très limitées et donc surtout symboliques, sur le modèle de ce que firent Américains et Français en 1983 au Liban, reviendraient à exhiber les réticences occidentales, à affaiblir encore l’influence des puissances intervenantes, voire à inciter Damas à des représailles, probablement indirectes. Or, depuis le Vietnam au moins, nous devrions savoir qu’on « ne badine pas avec la force » sans mettre en danger sa crédibilité. Par définition brutal, l’instrument militaire se prête mal aux gesticulations subtiles. S’il obéit bien en dernier ressort à une logique politique, il n’en demeure en effet pas moins tributaire de sa propre « grammaire ». A l’autre extrémité des choix, une campagne de frappes trop longue, trop ambitieuse, ou qui chercherait systématiquement la « décapitation » adverse entraînerait sans doute un risque d’escalade, de « co-belligérance » comme en Libye, ou d’enlisement en cas d’échec. Sauf à viser plus ou moins explicitement la défaite de Bachar Al-Assad, il faut donc trouver une voie moyenne qui demeure contrôlable, c’est-à-dire par laquelle les frappes collent au plus près des objectifs militaires, eux-mêmes déduits de l’objectif politique recherché.

Cette voie moyenne est étroite. Elle suppose d’attaquer en priorité des types ou ensembles de cibles (target sets) dont la destruction correspondrait au mieux – en réalité, le moins mal – aux intentions politiques exprimées, tout en maîtrisant le double risque de l’impuissance et  de l’escalade.

Pas question tout d’abord de se contenter de cibler les forces militaires du régime. Les opérations en Libye l’ont rappelé après les tout premiers jours : les frappes d’interdiction ou de soutien rapproché (CAS) supposent une vraie coordination avec des éléments amis au sol, et sont efficaces à proportion de celles-ci. En l’absence de renseignement tactique de qualité, soutenir directement la rébellion syrienne fait courir le double danger d’une escalade face au régime et d’un enlisement au moins apparent, faute de résultats rapides. En outre, il serait politiquement délicat pour les Occidentaux de justifier les pertes aériennes d’une éventuelle action tactique continue sur la Syrie, le régime disposant de moyens antiaériens de courte et moyenne portées significatifs.  A un autre niveau, il serait aussi malaisé de se défendre d’être devenus « l’armée de l’Air d’Al Qaïda ».

Il paraît donc préférable de privilégier les frappes dites stratégiques, autrement dit dirigées contre des cibles à haute valeur pour le régime, pour certaines fixes et durcies, pour d’autres mobiles ou dissimulées. Il s’agirait par là de casser ou de réduire ses atouts stratégiques. On pense d’abord aux armes chimiques, mais elles sont difficiles à trouver et plus encore à neutraliser de façon sécurisée : le risque de dispersion incontrôlée des agents est réel. Cette neutralisation exigerait un renseignement très précis et des frappes répétées, donc l’action de l’aviation tactique. En outre, comme l’exemple de l’Irak l’a montré pendant les années 1990, le désarmement réel requiert du temps, du renseignement et de la minutie, et non des frappes. Les inspecteurs de l’UNSCOM ont été bien plus efficaces que l’opération Desert Fox (1998) pour en finir avec les arsenaux d’ADM de Saddam Hussein. Enfin, s’il voit les armes chimiques comme la dernière carte du régime, Bachar al-Assad pourrait en menacer ses voisins en tentant de faire jouer une forme fruste de dissuasion. Les systèmes syriens à longue portée, en particulier les missiles balistiques, ne présentent pas le même danger, mais sont également assez faciles à dissimuler et ont sans doute la même valeur pour Damas. Il ne faut donc pas trop attendre d’attaques dirigées en priorité contre les ADM syriennes.

En revanche, les centres de commandement, les systèmes de défense aérienne (SAM, avions) et navale, ainsi que leur infrastructures associées (aéroports, entrepôts), semblent se prêter assez bien au type de campagne aérienne envisagé. Outre leur caractère symbolique, les moyens C4I sont essentiels pour coordonner les capacités militaires les plus sophistiquées du régime. Leur dégradation aiderait l’opposition de façon incidente et limitée. Les systèmes de défense aérienne (SA-17 et SA-22) et, dans une moindre mesure, les moyens de défense navale ont largement contribué à protéger le régime d’une intervention « facile ». Or, les opérations de neutralisation de ces défenses (SEAD ou suppression  of enemy air defenses pour la partie aérienne) constituent en toute hypothèse une première phase obligée, mais aussi la condition d’une campagne de plus grande ampleur. Dans les deux cas – défenses sol-air / sol-mer et centres de commandement – on a donc affaire à des cibles à haute valeur ajoutée, politiquement légitimes et militairement utiles. Plus important encore, le message porté par des frappes sur de telles cibles aurait le mérite d’être clair, et ce à plusieurs niveaux. La coalition montrerait que Russes et Iraniens sont militairement impuissants à empêcher ces opérations, et qu’elle peut désormais revenir à l’envi, avec des risques très réduits puisque le régime aurait perdu l’essentiel de ses moyens de défense sophistiqués. Sous une telle épée de Damoclès, le régime pourrait être plus enclin à prendre en compte des menaces futures, et de nouvelles « lignes rouges », peut-être jusqu’à négocier de bonne foi un règlement du conflit. Parallèlement, les pays interventionnistes éviteraient de trop s’engager aux côtés d’une opposition fragmentée et qui compte des éléments dangereux, alors même que le refus d’une implication au sol interdit pratiquement tout contrôle politique en cas de victoire des rebelles.

Pour toutes ces raisons, des frappes « stratégiques » – parce que désarmantes – non focalisées sur les seules ADM et refusant la logique de la décapitation, mais ciblant les meilleures défenses du régime, apparaissent comme l’option la plus adaptée aux contraintes politiques et internationales qui pèsent sur les pays occidentaux susceptibles d’intervenir en Syrie. Loin de la rhétorique punitive, qui ne fait pas sens stratégiquement, il faut conduire une campagne circonscrite, destinée à « ouvrir la porte », c’est-à-dire à laisser le régime vulnérable à une seconde vague de frappes si elle devait s’avérer nécessaire. Si elle était menée à bien, une telle intervention pourrait restaurer, dans un même mouvement, et l’interdit pesant sur l’emploi des armes chimiques, et la crédibilité stratégique des Occidentaux.

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