Le métier des armes au Tchad. Le gouvernement de l’entre-guerres

le-metier-des-armes-au-tchad-le-gouvernement-de-l-entre-guerresSouvent, le renouvellement de notre réflexion sur l’Etat passe par des analyses de terrain, empiriques, qui questionnent, au détour d’un territoire, notre lecture webérienne, bureaucratique et pacifiée du concept. Un livre de Marielle Debos sur le Tchad invite à un tel cheminement. En déconstruisant Le métier des armes au Tchad (Karthala, Paris, 2013), elle nous conduit d’une sociologie des hommes en armes à un questionnement profond sur l’Etat.

De nombreux séjours au Tchad (onze mois au total entre 2004 et 2010), aux marges de la guerre et des affrontements eux-mêmes, confrontent Marielle Debos aux violences du quotidien, aux rivalités entre groupes armés, aux barrages d’hommes en armes, qui peuvent être des militaires, des gendarmes, des hommes des services, des douaniers, des bogobogos (“truands déguisés en douaniers”), des “militaires-bandits”, des voleurs, etc. Dans ces parcours d’anciens combattants, démobilisés, remobilisés, reversés dans un corps ou un autre, l’apparente anarchie masque en fait un ordre, des hiérarchies, des histoires de vie semblables, et surtout une relation à l’Etat qui légitime et permet à certains (mais pas tous) d’être des “intouchables”. Ainsi, même les bandits, s’ils ne veulent pas être pris par les gendarmes, entretiennent des réseaux de protection, qui sont d’autant plus susceptibles de les “couvrir” qu’ils intègrent d’hommes puissants. Si l’Etat ne contrôle pas tous ces hommes, il se sert de la flexibilité produite par leur diversité, qui cache l’Etat autant qu’elle le révèle dans un processus d’incertitude qui induit la crainte et la prudence et réduit les résistances. De ce tableau sociologique découle une réflexion sur la guerre et la paix, ou plutôt sur l’entre-guerres. Pour l’auteur, le Tchad, ponctuellement en guerre, n’est jamais en paix. Et les accords de paix avec tel ou tel groupe armé ne font que préparer la prochaine rébellion (qui ne recourra pas forcément à la violence).

L’étude des pratiques permet de donner à voir l’Etat, au lieu de le construire in abstracto. L’Etat qui émerge de ces rébellions est un Etat du “décret sans numéro”, lui même sujet à l’interprétation, un Etat de l’arbitraire, qui autorise par exemple le racket et permet l’“institutionnalisation des illégalismes”. L’Etat laisse faire, souvent, car il lui serait plus coûteux d’intervenir. Les frontières entre les corps (militaires, gendarmes, etc.) sont brouillées et le chef illettré peut imposer ses vues à ses subalternes éduqués. La milicianisation des forces armées sert à diviser pour mieux régner, et à contrôler le champ politico-militaire. L’auteur invite ainsi à analyser la résilience de l’Etat tchadien plutôt que son hypothétique faillite, l’apparent chaos de l’appareil de sécurité permettant à l’Etat de contrôler son territoire, même indirectement.

Marielle Debos fait preuve d’une vraie empathie pour son objet, qui s’exprime particulièrement dans les portraits détaillés de quelques combattants emblématiques, qu’ils aient servi le pouvoir français pendant la colonisation (faki Naïm), qu’ils soient le produit d’une fiction très populaire (Al Kanto), ou l’un des nombreux combattants jugés les plus aptes à illustrer les différents parcours d’un homme en armes tchadien. Elle mobilise en outre avec finesse la richesse de certaines expressions tchadiennes. Un regret, cependant : l’ouvrage ne s’intéresse pas vraiment à la guerre « à la Tchadienne », ce qui aurait certes exigé d’autres types d’enquêtes.

Share
Ce contenu a été publié dans Lu, vu, attendu, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Le métier des armes au Tchad. Le gouvernement de l’entre-guerres

  1. Ping : Ultima Ratio » Blog Archiv » Vers une réforme du secteur de sécurité en RCA?

  2. Ping : Vers une réforme du secteur de sécurité en RCA ? | Afrique Décryptages

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.