Air-Sea Battle: de quoi s’agit-il ?

asbDepuis le début de l’année 2010, un nouveau concept a fait son apparition dans les discussions de la communauté de défense américaine: Air-Sea Battle, réponse des forces armées américaines au défi posé par les stratégies de déni d’accès et d’interdiction de zone (anti-access/area-denial, ou A2/AD). Bien que la QDR 2010 y fasse mention, le Pentagone est très longtemps resté silencieux sur les détails de l’initiative, occasionnant notamment des inquiétudes considérables de la part d’alliés de l’OTAN ou d’Asie orientale. Le débat stratégique américain ayant, comme la nature, horreur du vide, celui-ci avait alors été comblé par des productions de think tanks, en particulier celles du Center for Strategic and Budgetary Assessments (CSBA) d’Andrew Krepinevich. Le CSBA ayant beau être très influent, ses productions sur Air-Sea Battle (ASB) n’étaient en réalité qu’une interprétation possible de ce que pourrait être le concept élaboré par le Pentagone. Si le chef d’état-major de l’US Air Force et le Chief of Naval Operations ont commencé à intervenir en public sur ASB en février 2012, il a fallu attendre mai 2013 pour qu’un premier document officiel sur ASB soit révélé au public.

Ce document, intitulé Air-Sea Battle. Service Collaboration to Address Anti-Access & Area Denial Challenges, est une synthèse du concept ASB et de son plan de mise en oeuvre, deux documents classifiés. Il y aurait beaucoup à dire sur ASB, sa généalogie conceptuelle, sa dimension bureaucratique, ses limites stratégiques ou financières – autant de sujets qui feront peut-être l’objet de posts ultérieurs – mais pour l’heure je me bornerai à en exposer et à en commenter certains principes.

Le problème A2/AD et les présupposés du concept

Les capacités A2/AD posent aux forces américaines un problème majeur: elles menacent de réduire leur liberté d’action sur le théâtre d’opérations, en les frappant là où elles jouissaient jusqu’alors d’une quasi-impunité. ASB part donc du principe que l’initiative des hostilités sera prise par l’adversaire, et qu’il cherchera à créer un effet de surprise maximal. Les Etats-Unis ont de nombreuses forces déployées en Asie orientale et au Moyen-Orient, aussi celles-ci se trouveront-elles exposées dès le début de l’affrontement aux capacités de frappe de l’adversaire – au sein-même de « l’enveloppe de la menace ». Le défi est donc pour les Etats-Unis d’assurer un degré maximal de réactivité et de résilience de ces forces déployées face aux initiatives adverses (attaques sur les bases aériennes/navales et centres de commandement, minage de passages resserrés, cyberattaques sur les architectures C4ISR, etc.) afin de maintenir un tempo opérationnel suffisamment élevé pour ne pas totalement céder l’initiative à l’attaquant.

ASB part également du principe que la stratégie adverse sera « trans-domaines », intégrant les domaines cyber et spatial au même titre que les autres composantes « historiques » (terre, mer, air). L’instantanéité propre au domaine cyber comme l’allongement des capacités de frappe permettent à l’adversaire de procéder à une forme de désanctuarisation des puissances expéditionnaires, allant donc jusqu’à prendre pour cible le territoire national américain.

Enfin, ASB part du principe que le maintien d’une supériorité américaine dans tous les domaines ne sera pas systématiquement recherché. Néanmoins, l’interdépendance des domaines signifie qu’il est absolument inenvisageable pour Washington d’abandonner totalement le contrôle de l’un de ces domaines à l’adversaire – justifiant des investissements les plus variés possibles.

Un renouveau de la manœuvre et de la transformation ?

ASB est un concept qui concerne avant tout la guerre conventionnelle. Le débat stratégique américain pouvant régulièrement prendre un aspect cyclique, ASB constitue une forme de retour de balancier, de revanche de l’USAF et de la Navy après les (quelques) années où le Pentagone avait donné une priorité budgétaire aux forces terrestres en raison des conflits irakien et afghan. Par bien des aspects, ASB incarne donc ce renouveau de la « transformation Rumsfeldienne », insistant sur les investissements dans des secteurs de très haute technologie comme la défense antimissile balistique, la robotique, la furtivité, la guerre électronique, le cyber ou les communications à très haut débit. Ceci étant dit, à l’instar de son ancêtre AirLand BattleAir-Sea Battle incarne davantage qu’un seul effort technologique, et s’accompagne en réalité d’une évolution conceptuelle, caractérisée par l’accent mis sur les principes de la guerre de manœuvre. Cette dualité d’ASB se retrouve à de multiples niveaux, par exemple dans l’intérêt porté aux effets de neutralisation et de paralysie de l’adversaire par des actions dans la profondeur de ses défenses, ou par les moyens d’aveuglement de son système C4ISR, ou par la désorganisation de sa « kill chain » – la boucle allant de la détection d’une cible jusqu’à l’évaluation post-frappe (BDA).

On perçoit particulièrement cette dualité entre technologie et manœuvre à travers la nouvelle étape qu’ASB entend franchir en termes de coopération interarmées, domaine qui pourrait en quelque sorte connaître un « âge 2.0 ». Si les tenants de la révolution dans les affaires militaires (Revolution in Military Affairs – RMA) des années 1990 insistaient déjà sur la jointness, le Pentagone souhaite pousser le principe de la coopération interarmées jusqu’aux échelons les plus bas du combat. « L’extension du domaine de la lutte » vers le cyber et le spatial met l’accent sur la capacité des forces américaines à opérer des « synergies trans-domaines ». Trois facteurs au moins incitent à un tel développement: le caractère complexe, multicouches et interarmées des postures A2/AD, qui impose une réponse étroitement intégrée de la part des Etats-Unis ; la place croissante du cyber et, plus généralement, les progrès accomplis (et ceux qui sont prévisibles) en termes d’interconnexion des systèmes, qui rendent cette synergie techniquement envisageable ; enfin, le fait qu’une même plateforme puisse avoir plusieurs fonctions distinctes : de la même manière qu’un F-22 peut être utilisé comme moyen de supériorité aérienne, de recueil ISR, voire de frappe, un sous-marin nucléaire d’attaque peut faire de la lutte anti-sous-marine, de la frappe en profondeur, du recueil ISR, etc. Pour tirer pleinement parti des possibilités offertes par chacune des plateformes, l’objectif affiché par ASB est de mieux combiner ces différentes options sur une base décentralisée et ad hoc, en réponse aux menaces spécifiques présentées par l’adversaire :

  • combiner des attaques cyber, l’ISR passif embarqué des chasseurs furtifs, des brouilleurs offensifs et des SNA pour neutraliser les défenses aériennes adverses, notamment les systèmes sol-air longue portée, modernes et mobiles (de la famille S-300, entre autres) ;
  • combiner des attaques cinétiques, de brouillage et cyber sur des centres C2 ;
  • mieux intégrer les différents moyens ISR des plateformes navales, aériennes, spatiales ou terrestres pour fournir de meilleures solutions d’interception face à des attaques de missiles de croisière ou de chasseurs furtifs adverses, etc.

Tout ceci serait, naturellement, extrêmement consommateur en termes de bande passante, et accroîtrait encore la dépendance des forces américaines à l’égard de flux d’information transmis au sein d’un environnement électromagnétique de plus en plus contesté par l’adversaire.

Que cela soit en raison de cette vulnérabilité informationnelle ou du besoin perçu de se préparer à une première frappe hostile, ASB ne se contente pas de pousser à ces synergies interarmées : il accompagne ce changement d’un accent mis sur la résilience. De fait, la résilience est déjà améliorée dès lors que les forces américaines disposent de multiples solutions (alternative paths) pour atteindre un effet donné, puisque la neutralisation d’une plateforme spécifique ne mettrait pas en péril la poursuite de l’opération. L’un des corollaires de la résilience des unités est le commandement par objectif (mission command), qui se trouvait au cœur de l’approche « manœuvrière » de la guerre déjà incarnée, sur le papier au moins, par AirLand Battle il y a 30 ans. Privilégier le commandement par objectif plutôt qu’un mode de commandement plus directif consiste à laisser au commandant une plus grande liberté d’action et une plus grande autonomie, maximisant ainsi la réactivité et la capacité d’adaptation.

Mais le commandement par objectif réduit également les besoins des forces en termes de moyens de communication – sans toutefois les faire totalement disparaître. Le concept ASB envisage ainsi une résilience particulièrement poussée des capacités interarmées, puisqu’il envisage une force ayant développé les savoir-faire et habitudes la rendant capable d’opérer en interarmées dans un environnement où la connectivité serait imparfaite, qu’il s’agisse de conserver une efficacité malgré des interruptions temporaires de la connectivité ou d’agir dans des zones du théâtre au sein desquelles la connectivité serait dégradée, discontinue, voire inexistante.

Autant le dire tout de suite : le but est fondamentalement louable, mais la mise en pratique d’une telle aptitude à travailler en interarmées sans connectivité semble pour l’heure relever d’un horizon extrêmement lointain. Surtout, entre les concepts militaires établis sur le papier et le chaos de la guerre réelle, il peut y avoir un gouffre…

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A propos Corentin Brustlein

Corentin Brustlein is the head of the Security Studies Center at the French Institute of International Relations, where he works on nuclear and conventional deterrence, US and French defense policies, modern warfare, military adaptation. He holds a PhD in political science from the Jean Moulin University of Lyon.
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