Le Mujao, entre jihad et narcotrafic

Alors que se poursuivent les opérations françaises et tchadiennes dans le massif des Ifoghas au nord-est du Mali, la région de Gao, officiellement « sécurisée » par la Mission Internationale de Soutien au Mali, reste en proie à de nombreux attentats revendiqués par le Mouvement pour l’Unicité du Jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao). Sévissant de plus en plus régulièrement et violemment dans cette zone, ce mouvement islamiste a également attaqué la semaine dernière le site du groupe français Areva à Arlit et un camp militaire à Agadez au Niger. Force est ainsi de constater que si l’opération Serval a permis de neutraliser de nombreux terroristes au nord Mali, elle ne les a pas empêchés de rester actifs dans des régions qui pourraient se trouver aujourd’hui plongées dans une situation quasi-insurrectionnelle. Alain Antil s’intéressait il y a un an déjà sur ce blog à ce « nouveau venu » dans le panel des organisations terroristes au Mali qu’était alors le Mujao. Il semble pertinent d’y revenir aujourd’hui, au vu de l’actualité de ces derniers jours.

Des narcotrafiquants locaux

Le mouvement se fait connaître en décembre 2011, revendiquant via une déclaration à l’AFP l’enlèvement de trois Européens dans les camps sahraouis de Rabbouni en Algérie le 23 octobre de la même année. Le Mujao est une organisation ethniquement composite, à l’inverse d’Ansar Dine, groupe essentiellement composé de Touaregs. Il existe ainsi plusieurs « strates » : les leaders du Mujao sont des Mauritaniens, tel son chef du Comité d’application de la chari’a Hamada Ould Mohemed Khayri alias Abu Qumqum, des Arabes maliens, à l’image d’Ahmed Ould Amar, ou encore des Sahraouis, comme son porte-parole Adnan Abou Walid. Mais le corps des « combattants » est, lui, composé de Maliens africains (Peuls ou Songhaïs) et d’« Arabes du Tilemsi » issus des tribus du nord de Gao. Le mouvement s’ouvre également à des migrants venus d’autres zones du Sahel, attirés par des « primes » conséquentes. A ces recrues se sont également alliées pendant plusieurs mois des milices d’auto-défense villageoises, groupes créés pour pallier l’absence de forces de sécurité officielles.

Les leaders du Mujao mais également certains membres de la tribu lamhar sont des narcotrafiquants notoires : bien insérés dans l’économie locale, ils possèdent contacts et soutiens hauts placés parmi les autorités maliennes. Ainsi Baba Ould Cheikh, maire de Tarkint, commune proche de Gao, a été interpellé le 20 avril, soupçonné d’être un des principaux parrains du mouvement. Le Mali est connu pour être depuis 2008 un important couloir pour le trafic de drogue au Sahel, l’Afrique de l’ouest en général étant devenue le lieu de transit favori de la cocaïne sud-américaine. Les relations d’affaires entre les réseaux mafieux et les groupuscules terroristes sont souvent issues de profonds liens familiaux unissant commerçants et nomades des tribus sahariennes. Espaces sahariens où les pouvoirs étatiques en place sont généralement complices des activités illicites sur leur territoire. Le contrôle du transit du haschich en particulier, produit très prisé par les trafiquants locaux, est à l’origine d’affrontements récents entre Arabes et Touaregs. La cocaïne transite également, en moindre quantité, au Mali. En témoigne l’affaire édifiante du « Boeing de la coke » en novembre 2009 : un Boeing 727 bourré de cocaïne et venu du Venezuela avait atterri près de Gao, avant d’être incendié par ses occupants.

Dans ce contexte, les chefs du Mujao entretiennent des liens étroits avec les petits trafiquants des villes, approvisionnés via l’Algérie (soulevant une fois encore la question du contrôle et de la porosité des frontières) mais aussi avec une partie de la population. Par exemple à Gao, dans un quartier aisé surnommé « Cocaïne city », les habitants communément appelés « commerçants » du Mujao auraient prospéré pendant l’occupation de la ville. Ce narcotrafic allié à une ferveur religieuse et anti-occidentale alimente une violence toujours plus importante, à l’origine de situations quasi-insurrectionnelles dans la région.

Les prémices d’une narco-insurrection ?

Le Mujao semble puiser certaines techniques dans le répertoire classique de groupes insurgés. Ainsi, lors de l’opération « Gustav » lancée en avril dernier, près de 800 soldats français ont été mobilisés pour fouiller pendant six jours les oueds de la région, découvrant de nombreuses caches d’armes. Cette traque s’est cependant révélée peu fructueuse en termes de prisonniers, les terroristes appliquant efficacement des techniques classiques telles que le « hit and run », consistant à frapper soudainement une cible puis à disparaître en fuyant tout combat, avant de reprendre l’initiative une fois les forces françaises parties. Alimentant la réserve de combattants disponibles, la présence de villages Wahhabites dans la région de Gao pourrait servir de réservoir de combattants si la situation évolue vers une configuration insurrectionnelle.

L’insertion dans un réseau criminel transnational est un autre élément clé des dynamiques insurrectionnelles. Or d’après certaines sources, les combattants traqués auraient été aperçus dans des pays limitrophes, comme au Niger, mais également jusqu’en Côte d’Ivoire, ou dans les camps algériens de réfugiés à Tindouf. Depuis août 2011, certaines preuves alimentent la thèse d’une collaboration entre les divers groupuscules terroristes au Mali. La perméabilité des techniques et des discours entre les différentes factions entraîne une recomposition des forces, et une évolution du type de conflit et de menace à l’œuvre. Le Mujao allie ainsi les enlèvements d’étrangers, pratique assez classique dans la région, à des techniques venues de l’extérieur, comme l’attentat suicide, que le mouvement a été le premier à introduire au Mali. Ce mode opératoire a aussi été utilisé la semaine dernière au Niger et à Tamanrasset en Algérie le 3 mars 2012. Les liens entre divers groupuscules terroristes et le Mujao ont également avivé la lutte anti-occidentale et anti-étatique, attirant potentiellement de nouvelles recrues dans leur giron.

Les actes perpétrés par le Mujao pourraient être qualifiés de narco-terrorisme : la proximité du mouvement avec le groupe jihadiste de Mokthar Belmokthar, « Ceux qui signent avec le sang », né d’une scission au sein d’Aqmi, amène cependant à s’interroger sur ses réelles finalités. On ne peut de surcroît pas encore parler de narco-insurrection, le mouvement ne recevant que peu de soutien de la part de la population, élément pourtant central à toute évolution insurrectionnelle. Pourtant, à l’heure où les soldats français se concentrent sur le Nord du Mali, certaines zones urbaines telles que Gao semblent plongées dans une situation assez chaotique. Perpétrant des attentats suicides de plus en plus violents et systématiques, le Mujao représente l’exemple type des mutations d’une conflictualité étroitement liée aux problématiques du narcotrafic au Sahel, et pourrait à terme se trouver au cœur d’un éventuel glissement du conflit vers une situation insurrectionnelle.

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