L’Asie maritime, retour sur une poudrière

sp02La question de la conflictualité interétatique pour des enjeux territoriaux maritimes est revenue sur le devant de la scène il y a quelques mois à travers les gesticulations diplomatiques et militaires sino-japonaises autour des îlots Senkaku (ou Diaoyu-tai en chinois). Depuis, des incidents réguliers, mais toujours contenus, interviennent dans cette zone. Est-ce que tout cela est vraiment nouveau ?

Tout d’abord, constatons que le problème de souveraineté des Senkaku (archipel de récifs plutôt que véritables îles) n’est qu’un des aspects parmi les nombreux différends de frontières maritimes en Asie orientale. Les plus dangereux concernent les groupes d’îlots (Spratleys, Paracels) situés en mer de Chine méridionale et opposant tous les pays riverains par le jeu de revendications croisées. Loin de n’être qu’un différend diplomatique, ces îlots ont déjà fait couler le sang (notamment en 1976 entre Vietnam et Chine). Ces revendications croisées tendent à souder les pays riverains contre la Chine leur apparaissant, à tort ou à raison, comme expansionniste. Le Japon entretient un différend de même nature avec la Corée du sud (îlots Dokdo / Takeshima), moins explosif toutefois. Enfin, n’oublions pas la question épineuse des Kouriles (il s’agit cette fois de véritables îles s’échelonnant au nord-ouest d’Hokkaido) entre le Japon et la Russie, cet archipel ayant été annexé par l’URSS en 1945 – mettons de côté la question de Taïwan qui, par son ampleur, relève d’un autre niveau d’analyse. La présence d’hydrocarbures au large de ces différents îlots peut certes expliquer l’appétit des Etats. Est-ce pour autant l’unique raison ?

Liu-HuaqingDes objectifs stratégiques à caractère plus globaux peuvent aussi apporter des éléments de réponse. Prenons l’exemple du général chinois Liu Huaqing. Chef d’état-major de la Marine chinoise de 1982 à 1987 et personnage influent de l’appareil d’Etat (membre du Comité permanent du Politburo), il avait développé une vision stratégique cohérente de ce que devait être la politique maritime chinoise à long terme. Ce navaliste, dont la pensée n’était pas sans rappeler celle de Mahan, préconisait une expansion maritime en cercles concentriques avec pour but ultime, à horizon de 2050, de faire de la Chine la puissance maritime dominante dans l’ouest du Pacifique. Pour ce faire, il convenait de contrôler, par phases successives, les espaces maritimes délimités par les deux longues chaînes d’îles, la première reliant l’île japonaise de Kyushu, Okinawa, Taïwan, les Philippines et la Malaisie orientale ; la seconde partant du centre du Japon (Honshu), pour rejoindre les îles Mariannes (dont Guam), puis la Papouasie. Evidemment, cette vision heurte les intérêts d’autres pays, au premier rang desquels les Etats-Unis, dont les intérêts stratégiques – voire les forces armées – sont présents en divers points de ces deux chaînes d’îles.

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La bonne nouvelle est que pour une fois, l’Europe n’est pas au centre de ces ambitions géopolitiques concurrentes. Mais si cela ne nous concerne pas directement, ne pourrait-on pas en subir les désagréments indirects ? En effet, si jusqu’à présent les menaces diplomatiques sont restées verbales et si les manœuvres militaires récentes se sont inscrites dans une logique d’intimidation, un dérapage incontrôlé reste possible, dégénérant alors en crise ouverte, sur fond de nationalisme exacerbé où personne ne peut plus perdre la face. Or la sortie de la crise dans laquelle le monde est entré depuis 2008 semble suspendue au dynamisme économique de l’Asie orientale, dont les classes moyennes pourraient consommer nos produits à forte valeur ajoutée, amplifiant un cercle vertueux d’échanges économiques. Ce scénario optimiste serait vite balayé en cas de tensions interétatiques majeures dans cette région. Il nous faudrait alors trouver un autre espoir ou bien compter davantage sur nous-mêmes pour générer notre croissance.

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