L’Empire contre-attaque: Un regard britannique sur l’opération Serval et ses suites

L’article suivant a été rédigé par le Lieutenant-Colonel Jon Cresswell, officier supérieur de l’armée de Terre britannique. Diplômé de l’Ecole de Guerre française, il sert actuellement à l’état-major de l’armée de Terre britannique.

Il s’avère instructif de comparer la manière dont la presse française et la presse britannique rendent compte de l’intervention au Mali. Les Français sont frappés par le succès de ce que le Figaro du 29 janvier décrivait comme une « Guerre éclair » au moment où les forces commandées par la France sécurisaient Gao puis Tombouctou, tout en prenant des points de passage sur le Niger. De leur côté, les média britanniques restent prudents, et de nombreux commentateurs mettent en garde contre le risque de se retrouver embourbés dans un nouvel Afghanistan. Ce risque est réel, et nos partenaires français en sont parfaitement conscients. Toutefois, tandis que les expériences de ces dix dernières années ont montré la complexité des opérations de stabilisation et de contre-insurrection et rappelé la pertinence des principes de Thompson, en vertu desquels une campagne COIN est plus politique que militaire[1], le Mali pourrait constituer un succès particulièrement bienvenu, qui plus est un succès obtenu par le pays qui, à travers Galliéni, Lyautey et Galula, a établi les principes doctrinaux dans ce domaine. La France s’enorgueillit de son héritage en matière de pacification et de stabilisation depuis longtemps, et pourrait toucher au Mali les intérêts de sa compréhension de la dimension culturelle, de son expertise tactique et de son positionnement stratégique.

Tout est affaire de contexte ici. La région fait partie de la zone d’influence française et les armées françaises y conservent des bases, ce qui explique comment elles ont pu réagir si vite, notamment avec des avions de chasse.[2] Toutefois, le prépositionnement de forces n’explique pas uniquement la vitesse de réaction : il assure une compréhension de l’environnement et de la culture inappréciable au niveau tactique. Une opération de contre-rébellion est une confrontation qui se déroule au cœur de la population, au profit des gens, contre une force adverse qu’il est souvent impossible de différencier des locaux et qui se sert de ces locaux grâce à des liens économiques et familiaux, tout en exploitant les tensions et rancœurs locales. Au Mali, la population africaine noire du Sud est pour l’essentiel très différente des habitants du Nord (Touaregs et autres), ce qui induit une fracture identitaire qui se combine à des sentiments d’injustice et à une lassitude face à l’incapacité de l’Etat à juguler l’insécurité croissante au Nord. Les habitants du Sud ne semblent pas être tentés par une insurrection, à plus forte raison maintenant qu’une force fiable est dans la rue, et les groupes armés jihadistes ne peuvent pas agir ouvertement parmi cette partie de la population. Il faut impérativement obtenir le soutien de tout le peuple malien, et c’est ce que la France semble être parvenue à faire grâce à une action rapide et décisive, en n’oubliant pas que cela a été facilité par le fait que le Mali soit un pays francophone qui a des liens étroits avec la France en sa qualité d’ancienne colonie et qui a une forte communauté d’expatriés vivant en Europe. La population recherche par ailleurs désespérément une stabilité politique et un coup de main de l’ancienne puissance coloniale devrait pouvoir la garantir, puisqu’il semble peu probable que la France se retire avant d’avoir permis le rétablissement d’un processus démocratique.[3] Le soutien des Touaregs est indispensable pour contrôler le nord du pays. Il faudra donc entretenir une alliance « arrangée » et contrôlée, bien que des concessions du Sud puissent s’avérer inévitables dans la mesure où le mouvement touareg est en conflit avec le gouvernement malien, ce qui nécessite une fine politique d’interposition que les forces françaises et les autres forces africaines devront mettre en œuvre.

Les observateurs devraient être prudents lorsqu’ils annoncent que le conflit au Mali est le nouvel épisode de la guerre mondiale contre Al Qaida. Al Qaida au Maghreb islamique (AQMI) est le nom choisi par le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), une faction dissidente du Groupe islamique armé (GIA) né lors de la violente guerre civile des années 1990 en Algérie. L’utilisation de la « marque » Al Qaida permet d’attirer davantage de soutien, mais elle a également été exploitée par des gouvernements de la région – principalement l’Algérie – pour obtenir de l’aide américaine. Cela ne veut pas pour autant dire que ces différents groupes ne représentent pas un risque sérieux pour le Royaume-Uni : la tragédie d’In Amenas montre bien la détermination et la brutalité des groupes islamistes qui opèrent au Sahel depuis une vingtaine d’années. Tandis que nous concentrions toute notre attention sur l’Afghanistan et le Pakistan, le Maghreb et le Sahel sont restés une source d’intérêt et un terreau fertile pour les jihadistes qui s’y appuyaient sur des gouvernements réactionnaires, le manque d’accès à l’éducation et au progrès social, sur l’extrême pauvreté et sur les sentiments d’injustice tant au niveau local qu’à plus grande échelle. Il s’agit de la partie la plus occidentalisée et peuplée du monde islamique, limitrophe de l’Europe et ayant une forte diaspora sur le continent européen. La taille des étendues non contrôlées associée aux problèmes rencontrés par les gouvernements régionaux pour contrôler leurs territoires ont fait du Sahara un refuge naturel et un corridor de transit des trafics en tous genres. Nous aurions pourtant tort de nous contenter de colorier la carte de la région en décrétant que la zone non-gouvernée se trouverait sous le contrôle des rebelles. Ce serait donner à ces derniers bien plus d’influence qu’ils n’en ont en réalité. Il faut plutôt y voir une sorte de « Far West », où l’autorité n’est pas durable ; la situation est proche de celle des zones de la province du Helmand loin des centres habités, où l’autorité et les bienfaits des gouvernements ne sont pratiquement pas perçus. Il est absolument nécessaire de comprendre que les acteurs présents dans cette zone livrée à l’anarchie ne respectent pas les frontières internationales et se nourrissent des faiblesses locales et des rancœurs, ce qui renvoie encore à l’Afghanistan où, au niveau tactique, l’insurrection est souvent localement ancrée, motivée par l’opportunisme et non par une quelconque idéologie.

Il convient évidemment de comparer l’opération SERVAL à l’opération SILKMAN, l’intervention britannique en Sierra Léone en 2000, en particulier en ce qui concerne la démonstration de force claire destinée à donner confiance à la population et aux forces armées locales, à dissuader et déstabiliser les groupes armés jihadistes et à conserver l’initiative. L’opération a parfaitement illustré non seulement la pertinence de la politique d’engagement de défense de la France au moyen de son dispositif permanent outre-mer et ses rotations régulières en Afrique, mais aussi sa politique d’acquisition d’équipements concentrée sur des capacités médianes qui, même si elles ne sont plus toutes jeunes, semblent bien adaptées à l’environnement, puisqu’elles combinent mobilité, protection et puissance de feu grâce à une gamme de véhicules blindés à roues et de transports de troupes. Le déploiement aéroporté de la quasi-totalité d’un régiment du génie et de moyens du génie confirme (juste à temps pour le Livre Blanc) qu’il s’agit bien là de la seule méthode valable pour déployer rapidement à terre un grand nombre de soldats. En l’occurrence, cinq avions de transport ont parachuté trois compagnies aéroportées sur une position d’arrêt afin d’anéantir la liberté de mouvement des rebelles et leur capacité à s’enfuir par le nord de Tombouctou. Alors que la montée en puissance des forces se poursuivait, l’initiative prise par la France grâce à sa démonstration de force effectuée tôt en s’appuyant sur des capacités déjà présentes sur le théâtre a été déterminante. Le point principal est que la flotte de véhicules médians à roues est facile à entretenir et parfaitement adaptée au terrain. L’approche modulaire choisie par la France est également remarquable : les groupements tactiques sont des unités composites regroupant des unités élémentaires venant d’autres forces en alerte afin de mettre sur pied une réponse rapide et de tirer le meilleur profit de la puissance de ces associations. Le déploiement important de forces spéciales est également remarquable, car il montre l’efficacité de la disposition des capacités sur l’ensemble de l’espace de bataille. La France a manqué de capacités de transport aérien stratégique, mais on peut estimer que c’est un domaine dans lequel on peut se permettre de prendre des risques, dans la mesure où il est toujours possible de l’externaliser et que des alliés peuvent être ravis de le proposer, puisque cela leur permet de soutenir l’opération sans avoir à participer aux combats au sol.

Pour comprendre comment l’histoire va se poursuivre, il faudra voir la réaction des rebelles, l’évolution du soutien de la population et l’aptitude à continuer à saper la source de puissance des militants avec le ralliement des Touaregs. La Communauté Economique Des Etats d’Afrique Occidentale (CEDEAO) soutient activement cette intervention, ce qui garantit que ce problème régional aura une réponse régionale. Il ne s’agit pas tant de l’intégrité territoriale du Mali puisqu’il n’y a pas de vraies frontières dans le désert, si ce n’est quelques lignes droites sur des cartes. Le problème s’étend de la Mauritanie au Niger en passant par le sud de l’Algérie et le Tchad. Les succès tactiques arrivent facilement, mais le succès stratégique résidera dans l’amélioration de la gouvernance régionale et les capacités sécuritaires afin de contenir et marginaliser la menace des groupes armés jihadistes. Les éléments clés seront l’amélioration durable de la sécurité de toutes les populations du Nord et l’intégration des Touaregs dans les programmes gouvernementaux afin de supprimer les causes de mécontentements locaux. Outre cet élément crucial, il importe d’éviter à tout prix des confrontations entre l’armée malienne et les Touaregs. Quand les forces régionales seront-elles en mesure de prendre la campagne à leur compte, permettant à la France de se retirer ? Dans quelle mesure la confrontation risque-t-elle de se transformer en une campagne terroriste à base d’EEI et d’attentats suicide ? S’étendra-t-elle pour créer une menace extérieure supplémentaire en Afrique du nord et sur le continent européen ? La France est bien consciente des risques, et elle a élevé son niveau d’alerte nationale tandis que, sur le théâtre, elle veille à ne pas trop rallonger les lignes de communication. La population va jouer un rôle crucial et il faut qu’elle continue à rejeter un glissement vers une insurrection, en s’appuyant sur une courageuse action française. C’est ce qui a permis d’empêcher à court terme les rebelles de s’emparer du Mali, et devrait permettre, à moyen terme, de mettre en place une capacité de sécurité régionale crédible, qui nécessitera tant de l’appui dans le domaine de l’information et de la logistique, que de la formation et du partenariat. Si la volonté de la population malienne – et surtout des Touaregs – de se débarrasser des rebelles jihadistes peut être exploitée et soutenue, et si les forces régionales peuvent prendre la main efficacement, l’opération SERVAL entrera dans l’histoire comme l’une des opérations de contre-rébellion réussies, comme au Dhofar. Si l’avenir reste incertain et s’il convient d’être particulièrement prudent après les expériences de ces dernières décennies, il y a aussi une chance que, au bout du compte, les choses se passent finalement bien.


[1] Sir Robert Thompson, Principles of Counter-Insurgency, 1974.

[2] Une précédente intervention régionale, impliquant les forces françaises stationnées au Gabon, s’était déroulée en République Centrafricaine en décembre 2012.

[3] En mars 2012, le gouvernement démocratique du Mali avait été renversé par un coup d’état militaire fomenté par le capitaine Sanogo. Le Premier ministre français a évoqué la feuille de route proposée pour le rétablissement de la démocratie dans une déclaration faite à la presse à l’Hôtel Matignon le 29 janvier 2013.

 

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