Le nouveau jihad africain

Al-Qaida rejoint par ses militants du Maghreb au Mali

L’intervention militaire de la France au Mali a eu un effet paradoxal. Au niveau local, elle a fractionné les différents groupes islamistes qui visiblement ne souhaitent pas tous finir trop rapidement en « martyrs ». Au niveau régional, en revanche, une forme d’« union sacrée terroriste » paraît se dessiner. L’opération Serval semble fédérer les groupes terroristes africains en légitimant et renforçant le discours anti-occidental des jihadistes. Le groupuscule Ansaru a ainsi revendiqué l’enlèvement d’un ingénieur français puis de sept employés étrangers dans le nord du Nigéria « sur la base des transgressions et des atrocités commises envers la religion d’Allah (…) [au] Mali ».  Apparu en janvier 2012, ce groupe a fait scission de Boko Haram pour cause d’objectifs et méthodes divergents. Alors qu’Ansaru est adepte des attaques anti-occidentales, Boko Haram, dont l’objectif est d’instaurer dans l’ensemble du Nigéria un émirat islamique régi par le strict respect de la charia, a fait des forces de sécurité nigérianes, des responsables communautaires et hommes politiques opposés à son idéologie ses cibles privilégiées.  Toutefois, la vocation locale de Boko Haram ne l’a pas empêché en novembre dernier d’annoncer sa solidarité envers les combattants d’Al-Qaïda dans « l’Etat islamique au Mali ».  Quant à l’enlèvement de la famille de Français revendiqué au nom de Boko Haram, on peut s’interroger, comme le font certains experts, sur les motifs et sur la nature de cet acte : s’agit-il d’un acte commandité par la hiérarchie de l’organisation terroriste ou d’un acte autonome des ravisseurs ? A but politique ou économique ? Quoi qu’il en soit, l’enlèvement montre que l’opération Serval sert à tout le moins de prétexte à des initiatives anti-occidentales, détournant les terroristes de leurs objectifs locaux et méthodes habituelles et les rapprochant du modus operandi d’Al-Qaïda.

Au regard de cet élan jihadiste régional, pourrait-on dire qu’AQMI a réussi son coup ? En s’immisçant dans un premier temps dans la crise malienne aux côtés d’Ansar Dine, AQMI a ensuite transformé un conflit local en combat global jihadiste, une récupération politique typique d’Al-Qaïda. D’autres branches de la nébuleuse terroriste ont d’ailleurs exprimé leur soutien à AQMI. Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) a par exemple appelé au jihad contre l’intervention française pour « soutenir les musulmans au Mali ». Autrement dit, l’opération Serval a non seulement des résonances régionales mais a également des répercussions au-delà du continent africain. Le Mali n’a pas encore atteint, au sein de la mouvance jihadiste internationale, le prestige d’autres « terres de jihad » mais on voit quand même arriver sur place des combattants étrangers désireux de lutter contre les « Croisés français ». Jusque récemment, les destinations favorites des apprentis jihadistes étaient l’Irak et l’Afghanistan. Avec la Syrie et le Mali, la menace se rapproche lentement du territoire français…

Ayant déjà fort à faire contre les autorités yéménites, AQPA n’est pas en mesure de fournir des combattants pour le jihad au Mali. En revanche, la question doit être posée de savoir s’il faut craindre, en France, une radicalisation de membres de la forte communauté malienne en apprentis jihadistes. Comme le souligne le juge antiterroriste Marc Trévidic, le jihad au Mali pourrait attirer des membres de la communauté noire française qui verraient dans ce jihad en terre africaine – ou « jihad black », pour reprendre l’expression de M. Trévidic – l’occasion de montrer qu’ils peuvent faire aussi bien que leurs rivaux historiques arabes. Ajoutée à la difficulté de détecter des filières d’acheminement éclatées, l’attraction d’apprentis jihadistes noirs qui n’ont aucun lien avec les anciennes filières connues des services de renseignements compliquerait davantage la tâche des autorités antiterroristes françaises. Toutefois, en ce qui concerne la communauté malienne en France, cette menace apparaît pour le moment faible en raison de son large soutien à l’opération Serval. Cela a de quoi rassurer les autorités car, vu le nombre important de Franco-maliens et de Maliens se rendant au Mali sans avoir besoin de visa, il est difficile de déterminer le motif réel des voyages de chacun et ce qu’ils feront une fois sur place.

L’autre face de la pièce, c’est le risque que certains jihadistes retournent en France aguerris et avec la volonté d’exporter le combat dans leur pays d’origine. Pour rappel, avant leurs méfaits en 1996, les leaders du gang de Roubaix avaient combattu lors de la guerre de Yougoslavie dans la brigade extrémiste El Moudjahid liée à Al-Qaïda.

Outre ces jihadistes potentiels, ceux qui sont déjà revenus d’autres « terres de jihad » ou de camps d’entraînement pourraient prendre l’opération Serval comme prétexte pour passer à l’action sur le territoire national. Etant donné les appels au jihad sur les forums extrémistes, ils ne manquent pas d’incitation.

Toutefois, au regard des rares attentats commis en France par des jihadistes originaires du pays et du manque de capacités opérationnelles des groupes terroristes pour frapper le territoire national, les attaques contre les intérêts français sont plus à craindre en Afrique qu’en France. Ce n’est pas pour autant que les acteurs de la lutte antiterroriste ne doivent pas être – et ils le sont – sur le qui-vive, car les risques sont bien là.

 

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2 réponses à Le nouveau jihad africain

  1. Romain dit :

    Très intéressant et bien écrit.

    Quelques questions cependant :
    – « Au niveau régional, en revanche, une forme d’« union sacrée terroriste » paraît se dessiner. » : avec qui ? les seuls acteurs impliqués actuellement sont les différents acteurs de la nébuleuse terroriste qui étaient déjà présent avant l’intervention (AQMI, ansar dine, boko aram, mnla, mujao, etc), et qui sont capables de mener des op coordonnées (chacun un front), ce qui prouve qu’union il y à effectivement deja eu, mais qu’elle n’était pas si sacrée que cela puisque les tensions se sont fait sentir des les premières semaines de l’OP, et que quand les intérêts personnels divergent, il n’y a point d’amitié qui tienne. Est ce que de nouveaux groupes sont apparus ?
    – « Quoi qu’il en soit, l’enlèvement montre que l’opération Serval sert à tout le moins de prétexte à des initiatives anti-occidentales, […]les rapprochant du modus operandi d’Al-Qaïda. » : Bof, les enlèvements d’occidentaux n’ont rien d’une nouveauté dans la région. Les salariés d’Areva ont été enlevés en 2010 et pourtant on était pas au Mali. On peut également citer l’enlèvement et la mort de deux occidentaux (1 ITA et 1 UK) en 2012 par boko haram, l’enlèvement de Michel Germaneau par AQMI en 2010, etc … C’est juste qu’en bon européens égocentriques, nous appréhendons ça à la lumière de Serval, alors qu’ils n’ont en fait jamais vraiment eu besoin de justification (c’est quand même leur gagne pain ..).
    – « AQMI a ensuite transformé un conflit local en combat global jihadiste, une récupération politique typique d’Al-Qaïda. » Faut pas voir Al Qaeda comme une entité centrale ou centralisé, c’est juste une franchise.
    – « Quant à l’enlèvement de la famille de Français revendiqué au nom de Boko Haram » : Encore une fois il faut se méfier des franchises. Un otage ca vaut de l’or, et ca se transfert d’un groupe a un autre en fonction des relations de pouvoir/argent. Le fait que boko Haram ait revendiqué ne veut dire ni qu’ils les ont capturer, ni qu’ils en aient donné l’ordre, ni qu’ils les garderont. D’où la difficulté de trouver des intermédiaires/contacts.
    – « L’autre face de la pièce, c’est le risque que certains jihadistes retournent en France aguerris » : A ce compte la on ne sort plus de chez nous et on se désintéresse du sors du monde. C’est un risque en effet, mais c’est le prix à payer quand on se bat pour ses idées.
    –  » les leaders du gang de Roubaix avaient combattu lors de la guerre de Yougoslavie dans la brigade extrémiste El Moudjahid liée à Al-Qaïda » : Pas besoin d’avoir combattu dans un groupe terroriste, OBL était supposément de notre coté, formé et équipé par l’occident avant de se retourner.
    – « qui sont déjà revenus d’autres « terres de jihad » ou de camps d’entraînement pourraient prendre l’opération Serval comme prétexte pour passer à l’action sur le territoire national. » : Le vrai jihadiste n’a pas besoin de ce genre de justification, il veut juste mourir en martyr, et intervention au Mali ou pas, il essayera de frappé. Il ne me semble pas que Merah ait eu besoin d’excuses.

    Enfin il faut souligner que la guerre au Mali est une guerre plutôt conventionnelle, et qu’a part quelques cas isolés, on est pas dans la guerre insurrectionnelle et dans les TTP qui y sont associés (IED, SB, etc). Si les forces en présences sont effectivement peu équilibrés, ce n’est pas une guerre asymétrique, du moins pas dans sa forme.
    Enfin, les agresseur n’ont pas la moindre envie, pas les moyens et surtout aucun intérêt a frapper en France. C’est avant tout une guerre de territoire, purement locale, et si tentative d’attentat il doit y avoir, cela viendra plus d’un radicalisé que d’un membre d’un de ces groupes.

    Au plaisir de te relire.
    Romain

    [Reply]

    Nicolas Huard répond/replies:

    @Romain,
    Merci Romain pour ces remarques et questions précises qui soulèvent d’intéressants points à éclaircir. Je reviendrai point par point sur tes commentaires.

    – Quand je parle d’une forme d’« union sacrée terroriste » à l’échelle régionale, et je précise bien « une forme de » pour relativiser ce phénomène, c’est par analogie à l’union sacrée des différentes tendances politiques françaises lors du déclenchement de la Première guerre mondiale. Je veux dire par là que l’intervention militaire française n’a pas engendré de nouveaux groupes ni effacé les rivalités entre les différents groupes terroristes, mais que ces derniers, en réaction à l’opération Serval, expriment dans leurs paroles et dans leurs actes une sorte de soutien aux terroristes d’Aqmi et du Mujao en guerre au Mali. Certes, Serval n’est qu’un prétexte mais il se traduit dans les faits par une multiplication des enlèvements d’Occidentaux ces derniers mois. L’intervention française a confirmé le phénomène qui se profilait, c’est-à-dire des actions anti-occidentales en raison de la perspective d’une intervention internationale et du soutien de la France à cette intervention.
    A l’échelle locale, en revanche, tu fais bien de remarquer « les tensions [qui] se sont fait sentir des les premières semaines de l’OP » : le MNLA assiste les Français contre les jihadistes et le Mouvement islamique de l’Azawad a fait scission d’Ansar Dine pour négocier une solution politique.

    – Les enlèvements d’Occidentaux dans la région ne sont pas nouveaux en effet, mais pour Boko Haram c’est un acte inhabituel. La secte nigériane vise habituellement des cibles locales : forces de sécurité nigérianes et autorités religieuses rivales. Cet enlèvement, qu’il soit l’œuvre de membres de Boko Haram agissant de leur propre chef ou non, montre par conséquent un détournement des cibles locales vers des cibles occidentales. A noter qu’en mars 2012, Boko Haram avait démenti l’enlèvement de l’Italien et du Britannique comme l’organisation l’a fait le mois dernier concernant la famille française.
    Concernant le deuxième point de ta remarque, il ne faut pas oublier que les jihadistes sont pour beaucoup de véritables combattants à l’idéologie radicale pour qui l’opération Serval est un nouveau motif de jihad. Pour preuve de l’importance de ce prétexte au jihad, des militants islamistes étrangers cherchent à se rendre au Mali.

    – C’est une franchise, certes, mais elle se greffe à des conflits locaux pour faire écho à son discours de jihad global contre l’Occident. L’empreinte d’Al-Qaïda confère une aura idéologique considérable à ces conflits locaux, capable d’attirer les militants islamistes les plus radicaux. Il ne faut pas oublier non plus la dimension de guerre psychologique : par sa puissance médiatique, Al-Qaïda cherche aussi à peser sur les opinions publiques occidentales.

    – Je suis tout à fait d’accord avec toi sur la nécessité de se méfier des « franchises » et de ne pas tirer de conclusions trop hâtives sur la revendication des enlèvements. C’est pourquoi j’émets des réserves sur la responsabilité de Boko Haram dans l’enlèvement de la famille française.

    – Je ne remets pas en cause l’opération Serval, loin de là. Je fais juste un constat des risques qu’elle engendre.

    – Quand je parle du gang de Roubaix, c’est pour citer un exemple d’islamistes qui ont exporté le combat jihadiste en France. Depuis le milieu des années 2000, on constate une radicalisation croissante via Internet. La radicalisation se fait avant le combat ou l’entraînement à l’étranger. Le cas de Mohammed Merah montre qu’il n’y a pas nécessairement besoin d’être « recruté » par un groupe terroriste structuré pour basculer dans une idéologie radicale et vouloir passer à l’action violente. Je pense qu’à l’instar de Merah, la plupart des apprentis jihadistes cherchent à s’entraîner à l’étranger avant de passer à l’action sur le territoire français, notamment pour acquérir du prestige. C’est pourquoi il paraît si important de ne pas laisser se développer des « filières maliennes » comme il y a eu par le passé des « filières irakiennes ». Si l’entraînement à l’étranger devient trop risqué ou difficile, il n’est pas exclu que des apprentis jihadistes passent à l’acte sans avoir eu la possibilité d’apprendre les rudiments du combat sur une « terre de jihad ». C’est d’ailleurs ce que recommande Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique dans son magazine Inspire. [Voir ce post de Marc Hecker : Al Qaïda, la France et la décentralisation du jihad].

    Sur ton dernier paragraphe, je ne qualifierai pas la guerre au Mali de conventionnelle mais d’asymétrique. Nous sommes bien en présence d’une armée régulière s’opposant à des combattants irréguliers qui cherchent à compenser leur infériorité qualitative et quantitative grâce à des stratégies de contournement et de harcèlement (plusieurs attentats-suicides, pose de mines). Dans une guerre asymétrique, les combattants irréguliers exploitent les moyens de communication modernes comme Internet pour influencer les médias : la dimension psychologique joue un rôle capital. C’est pourquoi, il ne faut pas minimiser l’impact de l’opération Serval sur le discours idéologique des terroristes qui fait le jeu de leur stratégie « médiatique ». En revanche, il ne s’agit pas d’une guerre contre-insurrectionnelle. Les jihadistes ne bénéficient pas assez de soutien populaire pour constituer une véritable insurrection et la France n’a pas l’intention d’appliquer les doctrines de contre-insurrection développées en Afghanistan. D’ailleurs, il paraît difficile de faire de la COIN sur un aussi grand territoire avec quelques milliers de soldats. Il faut faire attention toutefois à ce que le comportement de l’armée malienne ne retourne pas l’opinion, en particulier des populations touarègues. Une véritable insurrection pourrait alors voir le jour. Au sujet de la guerre asymétrique, je t’invite à lire cet autre post de Marc Hecker sur ce blog : Mali : « Mission accomplished » ?.

    Bonne journée à toi,
    Nicolas

    [Reply]

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