Un « printemps irakien » ?


Manifestation à Ramadi, à l’ouest de Bagdad.
A suivre l’actualité irakienne, on en vient à se demander si le pays ne va pas, lui aussi, connaître son « printemps ». Si « printemps irakien » il devait y avoir, il ressemblerait probablement plus à la version syrienne qu’à la tunisienne. En effet, les tensions communautaires ne cessent de croître, les rivalités politiques s’affermissent et le terrorisme s’immisce dans ce climat instable.

D’abord, entre Arabes et Kurdes, les relations s’enveniment. La région autonome du Kurdistan fait de plus en plus cavalier seul, ce qui ne manque pas d’attiser les tensions avec le pouvoir central. Le Kurdistan irakien a par exemple cessé ses exportations de pétrole vers Bagdad en raison d’un conflit financier avec le gouvernement. Outre ces tensions ponctuelles, les deux entités se disputent toujours les provinces de Kirkuk, Salah ad-Din et Diyala. En juin dernier, le Premier ministre Nouri al-Maliki a formé une force militaire appelée Dijla pour combattre le terrorisme dans ces provinces. Jugeant cette force source d’instabilité, les Kurdes ont répliqué en créant la force Hamrin… Les relations entre Arabes et Kurdes ne vont donc pas aller en s’améliorant, surtout depuis l’hospitalisation à Berlin du Président irakien Jalal Talabani, un Kurde qui joue le rôle de médiateur entre Bagdad et le Kurdistan. Selon certaines informations, démenties par la présidence irakienne, il serait au plus mal.

Une banderole avec une photo de M. Maliki traite ce dernier « de menteur, sectaire, voleur et imposteur ».

Sur le plan confessionnel, des manifestations ont lieu dans les régions à majorité sunnite et au Kurdistan depuis le 23 décembre. Multipliant les appels à un « printemps irakien », les protestataires réclament le départ de Maliki qu’ils accusent d’accaparer le pouvoir au profit de son camp chiite et d’abuser de la loi antiterroriste pour s’en prendre aux sunnites. Cette contestation fait suite à l’arrestation d’au moins neuf gardes du corps du ministre sunnite des finances, Rifaa Al-Issawi, suspectés de terrorisme. L’opposition accuse également Maliki d’être à la botte du voisin chiite, l’Iran. Face à ces manifestations sunnites, des contre-manifestations chiites en soutien au Premier ministre sont organisées dans le Sud à majorité chiite de l’Irak.

Ce climat de rivalité populaire et confessionnelle, matérialisé par l’opposition entre manifestations anti-Maliki et manifestations pro-Maliki, n’est pas sans rappeler le début de la crise syrienne. Mais, à la différence de Bachar el-Assad, Maliki ne règne pas en maître absolu. L’Irak se veut démocratique et attaché à la réconciliation nationale. Ainsi, les rivalités dans la rue trouvent leur écho sur la scène politique, même si elles n’y suivent pas strictement les lignes confessionnelles.

Moqtada Al-Sadr, pourtant chiite, s’est en effet rallié à la contestation sunnite en apportant son soutien aux manifestations. Il est le principal rival de Maliki dans le camp chiite et son bloc sadriste, présent dans la coalition au pouvoir, permet le maintien du Premier ministre à son poste. Il a également brandi la menace d’un printemps irakien : « le Printemps de l’Irak viendra aussi ».

Cette prise de position pourrait laisser penser qu’Al-Sadr cherche à dépasser le clivage confessionnel chiite-sunnite mais il est difficile de ne pas y voir de simples visées électoralistes de la part d’Al-Sadr qui pourrait s’allier au bloc laïc, mais dominé par les sunnites, Iraqiya. Des élections provinciales auront lieu au printemps, avant les législatives en 2014. Difficile de croire à une honnête et « amicale » alliance avec les sunnites alors qu’Al-Sadr ne cache pas, par ailleurs, son soutien au régime d’Assad. Des rumeurs circulent selon lesquelles des éléments de sa milice, l’Armée du Mahdi, combattraient aux côtés de l’armée syrienne.

En outre, l’opposition souhaite que Maliki soit interrogé devant le Parlement afin d’arracher un vote de défiance. Le débat pour des élections législatives anticipées a été relancé dans le même temps. Il est toutefois peu probable que l’opposition soit suffisamment unie au Parlement pour réussir à déloger le Premier ministre. Même dans le cas de la nomination démocratique d’un nouveau Premier ministre, la vie politique irakienne resterait minée par les rivalités confessionnelles et ethniques autour desquelles se structurent les partis politiques.

Pour reprendre le parallèle entre l’Irak et la Syrie, le Qatar, un des principaux bailleurs de fonds de l’opposition syrienne, financerait les manifestations de protestation dans la province d’al-Anbar, selon un parlementaire irakien du parti de Maliki. Selon une autre source, des officiers des services de renseignement qataris seraient entrés en Irak afin de renforcer la coordination entre les leaders de ces manifestations et Doha.

Quelques sources rapportent également la création d’une armée irakienne libre (AIL) par un groupe d’opposants sunnites. Sur le modèle de l’armée syrienne libre, l’AIL aurait pour objectif de renverser le gouvernement dominé par les chiites. Peu de choses sont connues sur cette armée, ni le nombre de membres, ni même la véracité de son existence.

Des Irakiens inspectent les lieux d'un attentat à la voiture piégée survenu à Kirkouk, à 240 km au nord de Bagdad.

Pour parfaire ce scénario « à la syrienne », il ne manquerait plus que le terrorisme islamiste se mêle à la contestation, or, d’après certains analystes, l’AIL serait liée à Al-Qaïda en Irak (AQI). En apparaissant comme la branche armée de la contestation sunnite, l’organisation terroriste cherche à profiter de l’instabilité politique du pays pour attirer de nouvelles recrues parmi la population locale. Rappelons que le front al-Nosra, l’un des groupes islamistes les plus importants dans la rébellion en Syrie, comprend d’anciens combattants d’AQI. Si, à l’issue de la crise syrienne, ces combattants revenaient en Irak, plus aguerris encore, le pays pourrait en être profondément déstabilisé.

Le scénario d’une alliance tacite entre milices sunnites et AQI ne pourrait être exclu en cas d’accroissement des tensions communautaires. Quoi qu’il en soit, la situation actuelle en Irak est extrêmement volatile et pourrait faire le jeu d’Al-Qaïda.

 

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