Armées: les suicides en question

Le 4 septembre, un légionnaire du 2ème Régiment étranger d’infanterie s’est suicidé avec son arme de service alors qu’il participait au plan Vigipirate à Paris. Sur son blog, Jean-Dominique Merchet note que « les suicides durant les missions sont relativement rares ». Certes, mais les militaires qui se suicident (pendant ou en dehors des missions) sont suffisamment nombreux pour que l’on s’intéresse de plus près à la question.

Commençons par un détour par les Etats-Unis. De l’autre côté de l’Atlantique, le suicide des militaires n’est plus une question taboue. A la fin du mois de juillet, Time lui a consacré un dossier d’une dizaine de pages. Leon Panetta y est cité. Il déclare : « Ce problème – les suicides – est probablement le défi le plus frustrant auquel j’ai été confronté depuis que je suis Secrétaire à la Défense ». Un double constat a poussé le n°1 de la Défense à s’intéresser de la sorte à la question du suicide. 1) En 2012, le niveau des suicides au sein des armées américaines a atteint un niveau record, un soldat se suicidant chaque jour. En comptant les vétérans, on atteint même le rythme d’un suicide toutes les 80 minutes. 2) En juin 2012, le 2000ème soldat américain a été tué en Afghanistan depuis le début de l’opération Enduring Freedom en 2001. Or, certains n’ont pas manqué d’observer que sur la même période, ce sont plus de 2000 soldats qui se sont suicidés.

Ces chiffres sont impressionnants et, en apparence, la situation en France paraît moins grave. De 2001 à 2005, 332 militaires français se sont suicidés. De 2005 à 2009, ce chiffre s’élève à 348. Pourtant, raisonner en valeur absolue n’a pas grand sens et quelques faits attirent l’attention :

  • Au cours des dix dernières années, le nombre de soldats français ayant mis fin à leurs jours est bien plus élevé que le nombre de leurs camarades ayant été tués sur tous les théâtres réunis.
  • En 2008, année de l’embuscade d’Uzbin, 15 militaires français ont été tués en opération extérieure. Dans le même temps, 57 soldats se sont suicidés.
  • Les suicides constituent la troisième cause de mortalité dans les armées françaises derrière les maladies et les accidents de circulation (aux Etats-Unis, les principales causes de mortalité dans les armées sont : 1) le combat, 2) les suicides, 3) les accidents de la route, 4) les maladies).

Une bonne nouvelle mérite toutefois d’être notée : en France, le taux de suicide (à classes d’âge égales) est moins élevé dans les armées que dans le reste de la population. Cette bonne nouvelle est néanmoins à relativiser : elle est due au fait que dans la Marine et dans l’armée de l’Air, on se suicide proportionnellement beaucoup moins que dans l’armée de Terre et la Gendarmerie.

Que faire pour prévenir les suicides de militaires ?

Aux Etats-Unis, de nombreux efforts sont déployés pour faire face à ce qui a été décrit comme une épidémie. Plutôt que d’énumérer les principales initiatives, je vous recommande de lire l’article intitulé « Military Suicide. Help for Families Worried About Their Service Member », disponible en ligne.

En comparaison, les efforts faits en France paraissent bien maigres, même s’ils ont quand même le mérite d’exister. Parmi ceux-ci, on peut citer la présence permanente en Afghanistan d’un « psychologue de théâtre » ou encore la mise en place d’un « sas de décompression » à Chypre. Ces deux mesures sont effectives depuis 2009. Plus récemment, un bureau médico-psychologique a été créé au sein du service de santé des armées. Il est composé d’un psychiatre et d’un psychologue et a pour but de « coordonner les différents services psychiatriques et psychologiques relevant du service de santé des armées, de l’armée de Terre, l’armée de l’Air, la Marine et la Gendarmerie ».

Si ces mesures vont dans le bon sens, beaucoup de militaires hésitent encore à consulter un psychiatre ou un psychologue, de peur de subir des brimades de la part de leurs camarades, voire d’être pénalisés pour la suite de leur carrière. Cela vaut pour les psychiatres et psychologues qui officient dans les armées mais aussi dans le civil. Les régiments sont souvent installés dans de petites villes de province qui ne disposent que d’un ou deux psychiatres et où les informations circulent vite. Certains militaires craignent de s’y rendre, de peur d’être vus et de voir la nouvelle se diffuser au sein de leur régiment. En d’autres termes, la question des troubles psychologiques et des suicides demeure, dans les armées françaises, un tabou. Pour faire tomber ce tabou, le ministère de la Défense pourrait communiquer davantage sur la question. Et si la DICOD s’inspirait du Pentagone qui publie régulièrement des communiqués au sujet des suicides ? Et si Jean-Yves Le Drian prenait exemple, pour l’occasion, sur Leon Panetta ?

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4 réponses à Armées: les suicides en question

  1. Julien dit :

    Merci, Marc. Le billet de Merchet m’avait un peu fait tiquer.

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  2. Néo dit :

    Bon sujet. Personnellement en 20 ans de carrière dans l’armée de Terre, je n’ai connu que deux soldats qui se sont suicidés. Ça ne veut évidemment pas dire que le problème n’existe pas, tout au moins le relativiser. Pour faire une comparaison judicieuse, il faudrait raisonner en pourcentage des troupes, le nombre de soldat US étant sans commune mesure avec celui des armées françaises. Enfin je ne crois pas que l’on puisse dire que le sujet est tabou en France. Aujourd’hui une commission des blessés se réunit chaque trimestre dans les régiments. Présidée par les chefs de Corps, en présence de l’assistante sociale, de l’officier environnement humain, du padré, etc, elle étudie le cas de chaque blessé du régiment, traumatisé psychologique compris. Les cas sont traités humainement et on laisse le temps à certains de se reconstruire par une affectation dans un poste moins exposé. Il n’y a plus de honte, à tel point que certains profitent même parfois du « syndrome post afgha » pour justifier leur tirage au flanc.

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  3. Marc dit :

    Merci pour ces commentaires.
    Le taux de suicide dans l’armée de Terre est d’environ 22/100000 (26/100000 dans la Gendarmerie; 14/100000 dans l’armée de l’Air; 12/100000 dans la Marine). Dans l’US Army, le taux de suicide est d’environ 24/100000.

    Il y a un peu plus d’un an, j’ai rencontré une cardiologue dans une petite ville de province où est installé un régiment de l’armée de Terre. Elle m’a raconté qu’au retour du régiment d’Afghanistan, elle a reçu la visite de plusieurs militaires qui pensaient avoir un problème cardiaque. Elle a fait tous les examens nécessaires et a conclu qu’ils n’avaient aucun problème cardiaque mais souffraient de stress post-traumatique. Elle leur a conseillé d’aller voir le psychiatre de la ville mais ils ont refusé.
    Elle m’a aussi raconté que le psychiatre en question la contactait sporadiquement pour prescrire des arrêts de travail à des militaires atteints de PTSD. Les militaires concernés pensaient que s’ils se présentaient au régiment avec un arrêt de travail signé par un psychiatre, cela nuirait à la suite de leur carrière.

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  4. Pascal dit :

    Deux lectures possibles :

    – En valeur absolue, les suicides sont peu significatifs (marc, au-dessus en rappelle les valeurs)

    – En valeur relative, comme 2° ou 3° cause de mortalité, les chiffres sont impressionnants et méritent attention du corps médical et de la hiérarchie militaire.

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