Les talibans sont-ils devenus fréquentables ?

Avant de prendre des vacances bien méritées, Ultima Ratio vous propose un dernier post consacré, une fois n’est pas coutume, à l’avenir incertain de l’Afghanistan

 

2014 sera une année charnière pour l’Afghanistan. Marquée à la fois par le gros du retrait des forces de la coalition et les élections présidentielles, auxquelles le président Karzaï ne participera pas, les choix réalisés au cours de cette année risquent de décider de l’avenir proche du pays. De nombreux observateurs, prévoient et redoutent une remontée de l’intensité de la guerre civile aux niveaux de violence des années post-soviétiques, où le pays au bord de l’implosion fut déchiré par les luttes entre différentes factions de moudjahidines et seigneurs de guerre. Alors que le nombre d’attaques est déjà en hausse en 2012, le retrait des forces étrangères pourrait entraîner un effondrement des forces de sécurité afghanes, notamment celles de l’Afghan National Police et de l’Afghan Local Police dont les membres sont déployés à proximité de leurs lieux d’origine, et donc d’autant plus sensibles aux nombreux clivages ethniques, religieux et tribaux engendrés par des décennies de violence en Afghanistan. Dans le nord du pays, les chefs tribaux traditionnellement financés par divers acteurs internationaux semblent déjà se préparer à la guerre civile attendue à l’horizon 2014.

Face à cet avenir sombre, de nombreuses voix s’élèvent pour appuyer un retour des talibans dans le processus de négociations. Le mouvement du Mollah Omar – celui-là même qui avait été voué aux gémonies internationales après le 11 septembre 2001 – est de plus en plus présent sur la scène diplomatique. Participant à des conférences, accordant des interviews dans les médias, les dirigeants talibans semblent déterminé à renforcer leur image d’acteurs politiques responsables préoccupés par le processus de transition, prêts à négocier pour mettre fin à la lutte armée et mener l’Afghanistan sur la voie du développement et de la stabilité.

S’il est vrai que le gouvernement taliban est le seul, au long de la très mouvementée histoire afghane, à avoir réussi une relative articulation du pouvoir entre populations locales et gouvernement central – au moins dans le sud et dans l’est du pays – la question des conséquences de sa résurrection sur la stabilité régionale se pose. Les récentes déclarations du commandement du mouvement indiquent que celui-ci cherche à obtenir une légitimité internationale, que cela passe par l’ouverture d’une représentation au Qatar ou l’annonce d’une prise de distance avec les mouvements terroristes et particulièrement Al Qaïda.  Au niveau régional, le retour des talibans dans les négociations replace le Pakistan au centre de la scène et remet en question la stratégie américaine de l’isolement diplomatique – comme en témoigne la récente prise de contact avec les Britanniques. Ces évolutions conduisent à formuler deux hypothèses quant aux objectifs à long terme du mouvement :

– Soit les talibans cherchent réellement à obtenir une plus grande légitimité politique, en s’intégrant dans le processus de transition pour paraître acceptables aux yeux de la communauté internationale et s’imposer à terme comme gouvernement d’Afghanistan, sous couvert de concessions cosmétiques sur les droits de l’homme et des droits des femmes ;

– Soit, ces négociations ne servent qu’à sauver la face de la communauté internationale et à apaiser les observateurs  le temps que l’OTAN fasse ses bagages suite à quoi les talibans pourraient reprendre leur offensive, ainsi facilitée par le départ des Américains et l’effondrement possible du régime de Kaboul après le départ prévu de Karzaï ;

Quelle que soit la direction prise par les événements au cours de l’année à venir, et au-delà de l’échec cuisant que représente leur retour pour la communauté internationale et l’OTAN, les risques posés par une légitimation des talibans ne doivent pas être négligés. Bien que leurs dirigeants affirment vouloir rompre les liens avec Al Qaïda et autres réseaux Haqqani, que peut-on croire de ces déclarations alors que le Pakistan, leur principal soutien, a lui-même abrité le terroriste le plus recherché au monde durant toutes les années où il était le partenaire privilégié des Etats-Unis dans la guerre contre le terrorisme ? S’il est vrai que le retour des talibans signifierait peut-être une certaine stabilité pour une partie du territoire afghan, la communauté internationale ne prend-t-elle pas un risque trop important en envisageant de les accueillir au centre des négociations alors que le mouvement s’est fortement internationalisé au cours des dernières années et entretient désormais des liens opérationnels avec des groupes jihadistes comme TTP, LaZ voire LeT (voir le post du 16 février dernier)?

Pour éviter le retour en force des talibans, certains suggèrent le choix d’un candidat à l’élection présidentielle de 2014 disposant d’un fort soutien d’autres Etats musulmans ayant réussi d’impressionnants efforts vers la démocratie comme la Turquie ou l’Indonésie. Hanif Atmar ou encore Ashraf Ghani apparaissent aujourd’hui comme des candidats potentiels sérieux pour incarner cette voie qui permettrait éventuellement d’apaiser les tensions ethniques et d’utiliser l’aide internationale à bon escient. Mais plutôt que de rééditer l’expérience Karzaï et l’image déplorable d’un gouvernement « à la solde de l’étranger », la solution réside peut-être bien davantage dans un candidat d’une troisième voie, à l’instar d’Abdullah Abdullah, qui pourrait incarner un parti du « ni, ni » : ni Américains, ni talibans.

Quoi qu’il en soit, la situation en Afghanistan ne pourra se dénouer qu’après l’élection présidentielle. D’ici là, la communauté internationale doit agir avec prudence pour décider du rôle à accorder aux talibans dans le processus de transition afghan et ne doit pas oublier qu’une fois au pouvoir, rien n’empêchera le mouvement de renouer avec ses vieilles fréquentations.

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Une réponse à Les talibans sont-ils devenus fréquentables ?

  1. Magnétar dit :

    Après avoir lu cet article (très bien écrit par ailleurs), je me pose la question suivante:
    _Quelque soit l’issue des « élections », quel avenir peut-on prédire pour l’Afghanistan?
    Sans les Talibans au pouvoir, pas de paix. Avec les Talibans au pouvoir, pas de stabilité. Lequel est préférable? Sans parler des conséquences sur le fragile équilibre de cette partie du monde?

    [Reply]

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