Le réseau Haqqani et les conséquences de l’assassinat de Rabbani

Il est rarement question en France, du réseau Haqqani, organisation terroriste à base familiale que le New York Times a ironiquement qualifié de « sopranos de la guerre d’Afghanistan ». Depuis quelques années ce groupe a en effet su s’imposer  comme l’un des plus actifs et des plus dangereux des « Nouveaux Taliban ». Ce réseau de militants, opérant dans les zones tribales du Pakistan, joue un rôle de plus en plus déstabilisateur dans la région, menaçant directement le processus de négociations entamé par Kaboul et la Coalition.

Le « patriarche » du groupe, Jalaluddin Haqqani, était initialement un précieux collaborateur des Etats-Unis et notamment de la CIA, durant la période d’occupation soviétique.  Rallié au mouvement des Talibans dès 1994 sous le commandement du Mollah Omar, Haqqani prend directement part au régime de Kandahar. Suite au déclenchement de l’opération Enduring Freedom en 2001, il prend la fuite et retourne dans les zones tribales. Aujourd’hui, les membres du réseau Haqqani ont des liens clairement identifiés et affirmés avec Al-Qaïda, et se considérent comme des sujets de l’Emirat Islamique.

Au cours des deux dernières années, le réseau a considérablement développé ses capacités militaires (réseaux de renseignement, IED nouvelle génération), tactiques (développement de camps d’entraînement), politiques (infiltration des institutions gouvernementales). Depuis 2008, outre des nombreuses attaques armées, le nombre d’attentats qu’on lui attribue s’élève à 15, sans compter dernièrement l’attaque contre l’ambassade américaine et contre le Quartier Général de l’OTAN à Kaboul. Le 20 septembre, l’assassinat de l’ancien Président Burhanuddin Rabbani, chargé des négociations avec les Taliban, a envoyé un message clair au gouvernement comme à la coalition. En réaction, les pourparlers ont été suspendus et le Président Hamid Karzaï se penche désormais sur une nouvelle stratégie à adopter – son récent accord avec l’Inde, peut apparaître comme des représailles diplomatiques en la matière. Le leader du réseau, Sirajuddin Haqqani a nié, dans un entretien donné à la BBC le 3 octobre dernier, toute responsabilité dans l’assassinat de Burhanuddin Rabbani affirmant que son organisation n’avait aucun lien ni avec l’ISI, les services de renseignements militaires pakistanais, ni avec un autre Etat.

 

L’amiral Mike Mullen, Chairman of the Joint Chiefs of Staff, a officiellement accusé les autorités pakistanaises de coopérer avec le réseau, ravivant encore un peu les tensions déjà fortes entre les deux pays. De son côté, Islamabad a enjoint aux Etats-Unis d’éviter les propos accusatoires et négatifs et a même sous-entendu que le Pakistan n’hésiterait pas à intervenir si les troupes de la coalition se décidaient à mener une opération terrestre transfrontalière comme certains le proposent désormais.

Les Etats-Unis, sont aujourd’hui dans une situation délicate, et doivent réévaluer leur relation avec le Pakistan. Certes, jusqu’en 2014, date de retrait définitif des troupes de la coalition, une situation de dépendance mutuelle perdure d’une part en raison du passage du ravitaillement des armées coalisées à travers le Pakistan, et d’autre part en raison de la faiblesse économique de celui-ci. Le président Obama a expressément prié les autorités pakistanaises de s’emparer du problème des Haqqani, étant donné que les quartiers généraux du réseau (leur centre de commandement, de contrôle et de logistique) se trouvent dans la région de Miram Shah, au Pakistan.

Depuis quelques semaines, on remarque un accroissement des attaques de la coalition dans les sanctuaires pakistanais des Haqqani, telle que la vallée de Charbaran, d’où ils mettent au point leurs opérations afghanes. Après la capture en Afghanistan la semaine passée de Haji Mali Khan, l’oncle de Sirajuddin, l’ISAF a déclaré le 5 octobre 2011, avoir tué lors d’un raid aérien en Afghanistan, son principal adjoint ainsi que deux de ses associés.

 

Derrière cette famille de terroristes, ce sont donc des enjeux bien plus grands qui se jouent aujourd’hui pour l’avenir de la région: en témoigne le surprenant rapprochement stratégique entre l’Inde et l’Afghanistan par la signature d’un accord portant notamment sur  la coopération en matière de sécurité. De ce fait, le triangle Inde-Pakistan-Afghanistan se trouve à nouveau au cœur des tensions. Le président Hamid Karzaï a déclaré que les relations pakistano-afghanes n’en seraient pas affectées, qualifiant le Pakistan de « frère jumeau ». Toutefois, l’accord indo-afghan peut être interprété comme un message dirigé vers Islamabad afin d’essayer d’influencer sa position vis-à-vis des talibans. Parallèlement, le Pakistan se méfiant de cette nouvelle entente qui pourrait lui être nuisible, mène des négociations avec la Chine, en instaurant dès lors une sorte de « jeu du plus fort » entre les trois Etats.

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3 réponses à Le réseau Haqqani et les conséquences de l’assassinat de Rabbani

  1. Lui dit :

    Le Pakistan n’est pas un Etat unifié comme nous l’entendons en Occident. Les pouvoirs militaire, policier, ou politique n’obéissent pas à une logique de subordination des uns aux autres. Un traité signé par le chef d’Etat pakistanais (avec la Chine) pourrait très bien ne pas être suivi d’effet par les services secrets, dont on connait les réticences à coopérer avec le pouvoir politique. L’alliance, presque contre-nature entre la Chine et le Pakistan ne vient que de la volonté de ces pays de diminuer l’Inde. Le seul gagnant de tout ceci sera la Chine, qui va :
    – s’approprier le maximum de ressources en Afghanistan (via des investissements, on pense notammenet au gazoduc reliant les deux pays) en ayant que très peu participé à la guerre
    – se tailler une meilleure réputation dans le monde musulman en faisant valoir sa volonté pacifique d’aider l’Afghanistan à sortir du marasme économique et en s’alliant avec le Pakistan
    – réussir à diminuer la place de l’Inde dans cette quête d’influence et de ressources, ainsi que réduire l’influence occidentale en Asie centrale, qu’elle soit russe ou américaine.

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  2. clarisse dit :

    @Lui
    « Un traité signé par le chef d’État pakistanais (avec la Chine) pourrait très bien ne pas être suivi d’effet par les services secrets… »

    Et même plus: cela ne préjugerait en rien d’un accord avec les Haqqani, comme le souligne Shaukat Qadir:

    « But a caveat is needed here: the days of the Taliban carrying out operations planned by, or under instructions of, the ISI are over. Maintaining links may be mutually beneficial for all sides, but both Jalaluddin and Mullah Omar would send the ISI packing with a bunch of fleas in its ears if they attempted to even suggest what their networks should do. Today’s Afghan Taliban could instruct the ISI on covert operations; they need no « handling ». »
    http://www.thenational.ae/thenationalconversation/comment/the-us-wanted-a-puppet-but-made-an-enemy-instead

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