Al Qaïda et le brouillard de la guerre contre le terrorisme

Le 25 août, j’ai publié dans Le Monde un article intitulé « Al Qaïda et le brouillard de la guerre contre le terrorisme« . La rédaction du Monde a procédé à quelques coupes et changements. Voici la version intégrale de l’article :

Le choc des attentats du 11 septembre 2001 a poussé les Etats-Unis à se lancer dans une véritable guerre contre Al Qaïda. Dix ans plus tard, le brouillard de la « guerre contre le terrorisme » ne s’est pas encore dissipé. Le concept de « brouillard » nous vient de Carl von Clausewitz qui explique que « la grande incertitude des données » en période de conflit rend la tâche du stratège particulièrement ardue.

L’incertitude qui entoure la guerre contre le terrorisme prévaut à différents niveaux. Tout d’abord, l’ennemi demeure largement méconnu. Al Qaïda est souvent décrite comme une mouvance aux contours flous et nébuleux. La nature des liens unissant « Al Qaïda central » et les « filiales » ouvertes en Irak, au Maghreb et dans la Péninsule arabique reste sujette à caution. Personne ne sait exactement comment fonctionne l’organisation jihadiste, quels sont les mécanismes de « commandement et de contrôle » qui la régissent, quel rôle joue Ayman al-Zawahiri, et on découvre tout juste quelle était l’importance réelle d’Oussama Ben Laden. Cette incertitude concerne aussi les « filiales » régionales. Nul ne sait précisément de combien de combattants se compose Al Qaïda au Maghreb Islamique, et les rapports de force opposant les chefs des différentes katibas sont bien difficiles à interpréter. Les regains d’attentats sont perçus tantôt comme un signe de faiblesse, tantôt comme un indicateur de vigueur.

Le brouillard de la guerre contre le terrorisme a également trait à la définition du théâtre des opérations. George W. Bush a relevé le défi lancé par Oussama Ben Laden en décrétant une guerre « globale ». Nulle armée – fût-elle la plus puissante du monde – ne peut cependant combattre en tout endroit du globe. La guerre s’est donc concentrée sur l’Afghanistan puis sur l’Irak avant de se focaliser à nouveau sur le premier de ces théâtres. Les jihadistes ne fonctionnent toutefois pas comme une armée classique et disposent d’une mobilité qui ne s’arrête pas aux frontières. Soucieux de ne pas laisser le Pakistan devenir le nouveau sanctuaire du jihad international, les Américains ont étendu leurs opérations, notamment à l’aide de drones. Le Pakistan a fini par être perçu comme indissociablement lié au problème afghan, à tel point que les experts des questions stratégiques se sont mis à parler d’une nouvelle entité : la zone « Afpak ». Les attaques de drones touchent désormais d’autres pays comme le Yémen et la Somalie. L’extension géographique de la lutte contre Al Qaïda n’est pas le moindre des paradoxes de Barack Obama qui s’était évertué à combattre la rhétorique de George W. Bush sur la « globalité » de la guerre contre la terreur.

L’incertitude plane enfin sur la nature même des opérations et sur la manière de les qualifier. Tous les alliés des Etats-Unis, dont la France, ne s’accordent pas sur l’opportunité d’employer le mot « guerre ». Ainsi, si les soldats français se battent en Afghanistan, ils n’y font pas officiellement la guerre. Et même si le terme « guerre » était accepté par tous, il resterait encore à s’accorder sur le type de conflit en cours. Les opérations menées actuellement en Afghanistan ne correspondent à l’évidence pas à un affrontement classique, où des systèmes militaires de même nature s’opposent sur un champ de bataille bien défini. Confrontés à une véritable guérilla, les Etats-Unis et leurs alliés ont adapté leurs doctrines et leurs pratiques. La « contre-insurrection », dont on n’avait guère plus entendu parler depuis la fin de la période coloniale, est ainsi revenue sur le devant de la scène. Coûteuse et exigeant de raisonner sur le temps long, elle est néanmoins en train de passer de mode. On parle désormais davantage, à Washington, de « contre-terrorisme » ou de « contre-terrorisme plus », sans savoir précisément où se situe la frontière entre ces différentes notions. Apprécier correctement le genre de guerre que l’on entreprend est pourtant « le plus décisif acte de jugement », rappelle Clausewitz.

L’auteur de De la guerre voit deux manières d’atténuer les effets du brouillard : le « talent de divination » et la chance. Le « talent de divination » des dirigeants occidentaux semble les pousser à retirer rapidement leurs troupes d’Afghanistan, alors même que l’insurrection continue de marquer des points. Une fois l’armée américaine partie, il faudra beaucoup de chance pour que les Talibans ne reviennent pas au pouvoir et que l’Afghanistan ne retrouve pas son statut de sanctuaire terroriste. La guerre contre le terrorisme est loin d’être finie et le brouillard n’est pas près de se lever.

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7 réponses à Al Qaïda et le brouillard de la guerre contre le terrorisme

  1. @ Marc Hecker,

    Pourquoi la rédac’ du Monde a-t-elle « coupé » (ou censuré quelques morceaux) cet article ainsi ? Son contenu n’avait pourtant rien d’explosif, si je puis me permettre ce sarcasme…

    Cordialement
    Electrosphère

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    Marc répond/replies:

    @Electrosphère,

    Effectivement,le contenu de l’article n’est pas explosif. Je n’ai pas été consulté par la rédaction du Monde au sujet de ces coupes et n’ai reçu aucune explication. Je pense qu’il ne faut pas y voir de la censure mais plutôt la nécessité de respecter un nombre précis de mots (ou de signes) sur une page. Les contraintes formelles sont moindres pour un blog que pour la presse écrite… Ceci étant , je trouve dommage que la rédaction du Monde ait décidé de supprimer toutes les références à Clausewitz, ce qui rend le dernier paragraphe difficilement compréhensible.

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  2. jcm dit :

    Bonjour,
    La problèmatique que pose tout mouvement terroriste s’articule autour de l’incertitude qui entoure leur action.Quand on pratique la politique de la terreur celle-ci s’inscrit toujours dans le court terme. Les attaques du 11 septembre ont été éxécutées afin de provoquer non pas la réaction des Etats Unis mais la prise de conscience collective et immédiate qu’il existe une opposition aux Etats Unis et plus généralement à l’occident. L’action terroriste génére sa propre incertitude car derrière l’acte il n’y a pas de projet politique clairement défini. Al Qaïda dans son action n’a d’autres velléités que de déstabiliser les consciences en incitant les populations victimes d’actes terroristes soit à se soumettre à une idéologie concurrente,soit de donner fait et cause au discours revendicateur. Ben laden s’imaginait sans doute que les américains allaient accepter sa vision du monde.Raisonnement simpliste qui caractèrise tous les terroristes qui pensent que la violence constitue le seul moyen de persuasion individuel et collectif.Mais l’incertitude occupe aussi les Etats qui luttent contre le terrorisme. Incertitude dans les faits car la menace d’attentat reste prégnante. Mais incertitude quand à la finalité des actions du terrorisme car dépourvu de tout projet politique cohèrent à l’exeption de celui qui fera l’unanimité au sein d’une population.L’Afghanistan est en train de se retalibaniser car le peuple afghan soit par la contrainte, soit par la séduction n’y voit d’autre solution tant est incertain la situation politique afghane. En cela les insurgés,mais tous ceux qui pratiquent la politique de l’incertain provoquent dans les esprits cette même incertitude celle là même qui facilite aux tyrans leur prise de pouvoir. Les mouvements intégristes l’ont parfaitement compris ils jouent sur la peur collective des populations en se gardant d’aucune autre alternative

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  3. jcm dit :

    Une idée simple sans doute que le monde craint d’être assimilé à un journal d’information guerrière. Ou plus prosaïquement ce serait plus une question de pagination. Mais le monde qui pratique la censure lui qui se veut être celui qui défend la liberté de parole. Espérons que cela restera un cas isolé.

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  4. jean-louis salvignol dit :

    Ce Karl von Clausewitz, c’est qui en fait, pour le lectorat standard de ce journal ? On en a entendu parler où, quand, et combien de fois ? L’article de A. Glucksman dans l’Universalis pourtant est assez remarquable

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  5. Ping : Dix ans de politique américaine au Moyen-Orient | Le blog de la revue Politique Etrangère

  6. seminaire dit :

    Très sympa votre article. J’aime énormément
    votre blog

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