L’avenir des « Mules du champ de bataille »

Cet article du lieutenant-colonel Chareyron, chercheur détaché à l’Ifri et invité sur Ultima Ratio, est paru également sur le site Focus Defense.

Le 1er Régiment d’Infanterie devrait être engagé prochainement sur le théâtre afghan équipé du nouveau programme Fantassin à Equipements et Liaisons Intégrés (FELIN). Avec l’armée de Terre française, première à mettre en œuvre un système intégré, une trentaine de pays se sont lancés dans la modernisation de leur infanterie. Le Laboratoire de Recherche de la Défense a conduit une étude sur ce sujet dont les conclusions vont paraître prochainement dans la collection Focus Stratégique. Nous assistons aujourd’hui à l’aboutissement de la révolution technologique, RMA ou Transformation, au niveau du combattant individuel. L’objectif de ces programmes est de « […] permettre à l’infanterie de s’intégrer jusqu’au plus bas échelon dans la numérisation de l’espace de bataille. […] accélérer considérablement le tempo de la manœuvre et donner aux combattants des capacités d’agression et d’observation inégalées tout en en leur assurant une protection efficace. L’OTAN a ainsi défini cinq segments pour la modernisation du fantassin : C4I, lethality, mobility, survivability, et sustainability. Les industriels estiment le marché à 14,7 milliards de dollars d’ici à 2019 avec un taux de croissance annuel moyen de 18%. En 2019, l’Inde et la Chine devrait compter respectivement pour 15 et 10% du marché.

Quels sont les avantages attendus de ces systèmes ? D’abord une meilleure protection du combattant avec l’intégration d’une protection comparable aux meilleurs gilets pare-balles actuels, tout en améliorant l’ergonomie d’ensemble. Les capacités d’observation et de communication seront très largement augmentées par la multiplication des appareils de vision thermique (+1700% pour une section) ou infrarouge et par la performance des nouvelles radios logicielles. D’après les premières évaluations sur le terrain, les distances d’engagement augmentent de 60% de jour et de 100% de nuit. Une meilleure compréhension de la situation, une identification ami-ennemi facilitée, une vitesse accrue dans la circulation des ordres et des informations, une meilleure acquisition des cibles et une augmentation de la précision des tirs seront au rendez-vous.

Quels en sont les limites ? Les armées occidentales sont aujourd’hui confrontées à la surcharge de leurs combattants débarqués, qui, à l’image des légionnaires de Marius, sont de véritables mules du champ de bataille. Une étude américaine réalisée en Irak et en Afghanistan montre que le poids en opération dépasse en effet largement les limites recommandées par les études physiologiques.

Les nouveaux équipements n’aggravent pas la situation, mais ne l’améliorent pas. Le combattant FELIN, avec ses protections balistiques et une autonomie de 36 heures, emporte 27 kg de matériel. Les mesures réalisées lors de la préparation opérationnelle pour l’Afghanistan montrent que, pour une autonomie de 48 à 72 heures, le poids sera de 45 kg, soit deux ou trois kilo de plus en moyenne qu’aujourd’hui. La mobilité limitée du combattant débarqué occidental ne va pas s’améliorer.

La deuxième limite concerne le poids cognitif. Une des principales critiques de la RMA est l’augmentation du flux de données et la difficulté de gérer ce surplus d’information. Nous ne mesurons pas encore les contraintes des systèmes en situation de combat réel, mais certaines difficultés liées aux capacités du cerveau peuvent apparaître, par exemple lorsqu’il faut corréler une représentation verticale des données (principe des tablettes graphiques) avec la représentation horizontale du champ de vision. L’innovation technologique devra donc chercher à améliorer le tri, la gestion et la présentation des données pour fournir une information utile dans les conditions extrêmes du combat à pied, sans gêner le soldat dans ses actes réflexes.

Les systèmes fantassins permettront aux armées qui auront la capacité de les développer de bénéficier de tous les avantages de la technologie dans le combat de contact, en rationalisant et optimisant les équipements, dans une logique enfin centrée sur l’homme. Cette nécessaire technologie ne doit cependant pas faire oublier que la rusticité, la condition physique, la cohésion de l’unité, la discipline du feu seront toujours les vertus cardinales de l’infanterie. “The best computer in the Marine rifle squad is 13 thinking, educated, trained Marines capable of rapid decision making in any geographical area .” Surtout, un effort sur la diminution du poids physique et la gestion du poids cognitif doit être entrepris.

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4 Responses to L’avenir des « Mules du champ de bataille »

  1. Marin sous l'eau says:

    Merci mon colonel pour cet éclairage.

    Qu’en est-il des exosquelettes que les américains développent ? La France s’essaie-t-elle à ce genre d’expérimentation ou se fixe des limites en poids (lesquelles) ?

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    Ultima Ratio répond/replies:

    @Marin sous l’eau, l’étude publiée prochainement par le Lcl Chareyron en dira un peu plus sur le sujet. Renseignements pris auprès de l’auteur, le problème des exosquelettes concerne notamment le poids (27 kg) et donc la mobilité stratégique, mais aussi le coût (40 000 $ pour un Hal). Apparemment des études sont en cours par la DGA auprès de sociétés spécialisées, et notamment une PME française. Il n’y a pas à notre connaissance de limite de poids officiellement imposée en France alors que c’est un objectif clair aux US et UK (Objectif de limite à 50 livres pour les US).

    [Reply]

  2. Frédéric says:

    Je me permet de préciser que l’autonomie de ces exosquelettes est encore limité et que ces nouveaux matériels sont énergivores. Si la DARPA avait même lancé en 2010 une demande pour un réacteur nucléaire déployable sur le terrain :
    https://www.fbo.gov/index?s=opportunity&mode=form&id=d0792af88a6a4484b3aa9d0dfeaaf553&tab=core&_cview=0

    Avec le désastre au Japon, je voit mal une assemblée approuvé l’achat d’un tel systéme.

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  3. Pingback: Ultima Ratio » Blog Archiv » Hoplites numériques : le combat d’infanterie à l’âge de l’information

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