Qu’est-il arrivé au régime Gbagbo?

Ce post sur la Côte d’Ivoire a été rédigé par Vincent Darracq, docteur en science politique, actuellement Tapir fellow à l’Ifri.

Le président sénégalais Wade l’avait annoncé : après l’échec des négociations menées depuis de longs mois sous l’égide de l’Union Africaine (UA) et de la Cedeao, c’est in fine le rapport de force militaire entre les deux camps Gbagbo et Ouattara qui est en train de déterminer l’issue de la crise post-électorale en Côte d’Ivoire. Le régime Gbagbo paraît au bord de l’effondrement. Les Forces Républicaine de Côte d’Ivoire (FRCI) ex-rebelles pro-Ouattara sont désormais entrées à Abidjan et encerclent les dernières poches de résistance, la résidence de Gbagbo et le palais présidentiel. Les rumeurs annoncent une reddition de Gbagbo qui se terrerait dans un bunker sous sa résidence. Quant à son chef d’Etat-major, Philippe Mangou, il s’est réfugié depuis le début de l’assaut à l’ambassade d’Afrique du Sud. Cet effondrement soudain d’un camp Gbagbo qui apparaissait jusqu’ici sûr de sa force s’explique principalement par trois facteurs.

Tout d’abord, son isolement diplomatique est aujourd’hui complet. L’UA maintient la pression. A l’issue du sommet de son Conseil de Paix et de Sécurité, qui a endossé les conclusions du panel de chefs d’Etats mis sur pied pour enquêter sur la crise électorale ivoirienne, elle réaffirme le 10 mars la victoire de Ouattara et donne deux semaines à Gbagbo pour quitter le pouvoir. La puissance continentale sud-africaine avait un temps fait entendre une musique alternative. Soutenue par l’Angola, l’Ouganda ou encore le Zimbabwe, elle a longtemps refusé de reconnaître la victoire de Ouattara et poussé pour l’adoption d’une solution de power sharing à la zimbabwéenne ou à la kenyane, qui aurait signifié le maintien de facto de Gbagbo au pouvoir. Elle a tenté avec succès d’utiliser les canaux de l’UA pour dessaisir du dossier ivoirien la Cedeao, menée par le rival africain nigérian et favorable à une intervention militaire contre Gbagbo. Mais l’Afrique du Sud a été mise en minorité au sein du panel de chefs d’Etat (dont faisait partie le président Zuma) ; elle a pris acte de ce rapport de force défavorable en se rangeant finalement officiellement derrière la position de l’UA le 15 mars, « lâchant » ainsi Gbagbo. L’Angola, le plus fidèle soutien de Gbagbo en Afrique, a dû faire de même quelques jours plus tard. En ce qui concerne la communauté internationale, l’ONU a également resserré son étau autour du régime Gbagbo. Suite à des exactions des troupes de ce dernier, le Conseil de Sécurité vient ainsi d’adopter une résolution voulue par la France et le Nigeria visant explicitement le régime, qui interdit notamment l’usage d’armes lourdes à Abidjan.

Ensuite, les sanctions économiques sont parvenues à étouffer le régime économiquement. L’Union Européenne a mis en place des mesures restrictives (restrictions de visas, interdiction des échanges commerciaux) visant des dignitaires du camp Gbagbo, mais surtout des compagnies publiques ou parapubliques tenues par des proches du régime, telles que celles gérant les ports d’Abidjan et de San Pedro. Cela a entraîné un blocus économique de fait du pays, se manifestant par un ralentissement brutal de l’économie : les exportations de cacao et de café sont bloquées, le système bancaire est paralysé, la plupart des entreprises sont à l’arrêt. Les devises ne rentrent plus dans les caisses de l’Etat, qui éprouve désormais des difficultés à payer les fonctionnaires.

Enfin, longtemps immobiles dans leur moitié nord du pays, les FRCI pro-Ouattara, organisées par le Premier ministre de Ouattara Guillaume Soro, sont entrées en scène en mars. Sans doute facilitée par une aide logistique et technique burkinabé, leur percée dans l’ouest et le centre du pays a été fulgurante, face à une armée régulière qui a le plus souvent cédé sans combattre. Seuls quelques centaines de soldats, principalement rassemblés au sein du Cecos et de la Garde présidentielle, défendent encore Gbagbo à Abidjan. En s’appuyant sur une lecture très extensive des résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU, l’ONUCI et la force Licorne française sont également rentrées dans la partie, en bombardant les derniers bastions pro-Gbagbo, au risque de créer un précédent qui ne manquera pas de passer pour de l’ingérence occidentale dans les affaires africaines aux yeux de nombreux leaders du continent.

Toutefois, si la voie du palais présidentiel semble désormais ouverte pour Ouattara, quel est le prix humain à payer pour ce dénouement militaire de la crise ? Si la Côte d’Ivoire ne sera pas la Sierra Leone ou le Liberia, il est cependant désormais établi que des massacres de civils ont eu lieu à Duékoué, dans l’ouest du pays. A Abidjan, la situation sécuritaire est volatile, et de nombreux quartiers sont en proie aux pillages et aux règlements de compte, un état des lieux qui ne s’est pas s’amélioré après l’appel aux armes des milices des Jeunes patriotes pro-Gbagbo. Enfin, quelle sera la marge de manœuvre d’un Ouattara président porté au pouvoir par les soldats de Soro ? Le futur homme fort de la Côte d’Ivoire, c’est peut-être bien ce dernier.

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