La Chine face à l’indépendance du Sud-Soudan

Ultima Ratio accueille à nouveau – et avec plaisir – un post écrit par Vincent Darracq, docteur en science politique et post-doctorant Tapir au sein du programme Afrique subsaharienne de l’Ifri. Vincent était déjà l’auteur d’Où va Laurent Gbagbo ?, paru sur le blog en décembre dernier.

Après avoir tenu en janvier 2011 un référendum où le « oui » l’a emporté à 98%, le Sud-Soudan deviendra officiellement le 54ème Etat d’Afrique le 9 juillet 2011 : c’est l’aboutissement d’un processus initié par le Comprehensive Peace Agreement (CPA) du 9 janvier 2005 et piloté pour l’Union Africaine (UA) par l’ex-président sud-africain Thabo Mbeki. Même si l’Etat pas encore indépendant dénonce déjà des tentatives de déstabilisation par le voisin du nord, c’en est vraisemblablement fini d’une des plus longues guerres civiles d’Afrique (commencée en 1983).

Quels défis cette scission présente-t-elle pour la puissance étrangère montante en Afrique, la Chine ? Aux yeux des détracteurs de la présence chinoise en Afrique, le Soudan en incarne en effet jusqu’à la caricature les vicissitudes : ruée vers les hydrocarbures qui maintient les pays africains dans un rôle étroit de fournisseur de matières premières ; soutien inconditionnel, sous couvert de non-ingérence, à des régimes dictatoriaux. Evidemment, personne ne songera à nier que si la Chine a fait la cour dès les années 1990 au régime Bashir, c’est parce que, soucieuse de trouver en dehors d’une péninsule arabe alignée sur les Etats-Unis les réserves en pétrole indispensables au maintien de sa croissance industrielle, elle avait un œil sur les champs pétroliers encore largement inexploités du Soudan. A partir de 1995, les compagnies publiques chinoises pétrolières telles que la CNPC ont massivement investi dans le développement de l’industrie du pétrole soudanaise : en 2002, les livraisons soudanaises représentent 9% des importations de pétrole chinoises. La Chine manifeste longtemps un soutien sans faille au régime soudanais dans ses pérégrinations meurtrières au Sud-Soudan et au Darfour, soutien diplomatique (la Chine protège largement le Soudan au sein du Conseil de sécurité de l’ONU) mais également militaire (fournitures, notamment par la firme Norinco, d’armes légères utilisées au Darfour et au Tchad.

Mais les politiques chinoises en Afrique évoluent, en particulier depuis 4 ou 5 ans. La Chine est en effet désormais un acteur établi sur le continent : en cela, elle est désormais confrontée à des défis nouveaux, déjà expérimentés par les puissances occidentales plus familières des contextes africains : en particulier, la Chine est amenée à s’appuyer sur des Etats fragiles, souvent impopulaires, parfois même incapables d’assurer le contrôle de leur territoire et de protéger les intérêts économiques chinois. Egalement, dans sa volonté de policer son image pour se présenter comme un bon citoyen international, elle est amenée à réévaluer ses relations avec quelques uns des pires despotes du continent. Symbole du modèle d’implantation de la Chine en Afrique, le Soudan va aussi être un laboratoire pour cet apprentissage et cette réorientation de ses politiques. En effet, les aventures militaires du régime central mettent en péril la stabilité du pays, et avec cela celle des investissements pétroliers chinois : dès 1999, les sécessionnistes du Sud-Soudan font savoir que les installations pétrolières et le personnel chinois sont pour eux des cibles légitimes. A partir de 2006, avec les campagnes de mobilisation par de grandes ONG internationales contre le soutien de la Chine à un régime soupçonné de génocide au Darfour, la Chine est amenée à prendre en compte le coût symbolique à payer pour sa relation privilégiée avec Karthoum, à quelques mois des JO de Pékin.

2007 marque ainsi un tournant dans la politique soudanaise de la Chine. En février, le Président Hu Jintao, lors de sa visite à Karthoum, « conseille » très fortement aux autorités soudanaises d’accepter le déploiement d’une force d’interposition UA – ONU au Darfour (et le fait savoir publiquement) : le gouvernement soudanais s’exécute. Par cette démarche, la Chine prend acte des limites de sa politique de non-ingérence, pourtant un pilier de sa stratégie africaine.

L’attitude nouvelle de la Chine face aux sécessionnistes du Sud-Soudan témoigne du même pragmatisme. Une grande partie (80%) des champs pétrolifères exploités par les entreprises chinoises sont situés sur le territoire du futur Etat sud-soudanais. Dans les semaines qui ont suivi l’entrée en vigueur du Comprehensive Peace Agreement, les autorités chinoises se sont lancées dans une offensive de charme envers le nouveau Gouvernement du Sud-Soudan (GOSS), auquel le besoin urgent des pétrodollars a partiellement fait ravaler sa rancune. Le GOSS a rapidement garanti au gouvernement chinois que ses intérêts pétroliers ne seraient pas menacés, que les contrats pétroliers signés avant 2005 ne seraient pas remis en cause ; il a également confirmé son adhésion à la position « One China », préalable indispensable au maintien de bonnes relations avec Pékin. En retour, la Chine a octroyé au Sud-Soudan de généreux packages d’aide au développement à partir de 2007. C’est un mariage de raison sur l’autel du pétrole et du développement économique qui est conclu, par des engagements encore réaffirmés lors de la visite officielle du Vice-ministre chinois des Affaires étrangères dans le nouvel Etat en mars 2011. Désormais, pour la bonne tenue de ses approvisionnements en pétrole, la Chine a tout intérêt à ce que le Soudan et le nouvel Etat s’entendent. Les deux Soudan et la Chine sont en effet économiquement interdépendants : le Sud-Soudan, pour exporter son pétrole vers la Chine et ailleurs, doit utiliser le pipeline (construit par les Chinois) qui l’amène au port de Port Sudan, au nord. La Chine comme facilitateur des bonnes relations entre les deux Soudan : souplesse et réalisme d’une politique en évolution…

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