L’université française et la cyberdéfense

Il y a quelques jours, un jeune homme travaillant pour une grande entreprise de défense française est venu à l’Ifri. Fraîchement diplômé d’un master 2 de science politique d’une université parisienne, il souhaitait commencer une thèse sur les questions de cyberdéfense. Il avait entendu parler du système CIFRE (dont j’ai moi-même bénéficié), grâce auquel un doctorant peut écrire une thèse en étant à la fois rattaché à un laboratoire universitaire et intégré dans une entreprise.

Dans la plupart des cas, les doctorants qui souhaitent effectuer une thèse CIFRE – en sciences sociales du moins – n’ont pas de mal à trouver un laboratoire d’accueil – généralement celui de leur directeur de thèse – mais ont plus de difficultés à trouver une entreprise intéressée par leur sujet. En l’occurrence, ce jeune chercheur se trouve dans le cas de figure inverse. L’entreprise de défense pour laquelle il travaille est prête à s’engager dans la voie de la CIFRE mais il a le plus grand mal à trouver un professeur d’université susceptible de diriger ses recherches.

En arrivant à l’Ifri, il a posé une question simple : « Existe-t-il, en France, un professeur de science politique ou un maître de conférences habilité à diriger des recherches, spécialisé sur les questions de cyberdéfense ? ». Cette question est en réalité une véritable colle. Spontanément, tous les noms qui viennent à l’esprit sont ceux de chercheurs étrangers, essentiellement américains ou britanniques. Le War Studies Department du King’s College de Londres – d’où ce post a d’ailleurs été écrit – est par exemple en train de développer un ambitieux programme de recherche sur les questions de cyberdéfense. Le problème est qu’il n’existe pas, en France, d’équivalent au War Studies Department. Pas plus qu’il n’existe d’équivalent à des structures comme l’Oxford Internet Institute.

Ce jeune homme s’est donc mis en quête d’un directeur de recherche travaillant plus largement sur les questions de relations internationales et sur l’analyse des conflits. Il a déjà approché certains professeurs ayant ce profil mais ces derniers ont décliné soit parce qu’ils ont trop de doctorants à encadrer, soit parce qu’ils ne s’estiment pas suffisamment légitimes pour pouvoir diriger une thèse sur un sujet aussi pointu que la cyberdéfense.

Espérons en tout cas que ce futur doctorant réussira à trouver un directeur de recherche en France. Sinon, il finira par s’exiler, comme tant d’autres jeunes chercheurs. Il est grand temps que l’université française investisse plus massivement dans un champ aussi critique que celui de la cyberdéfense – et pas uniquement dans le domaine des sciences dures. La semaine dernière était révélée une attaque d’une ampleur inédite contre le réseau du ministère de l’Economie et des Finances. N’attendons pas de nouvelles attaques pour nous réveiller…

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6 réponses à L’université française et la cyberdéfense

  1. BobNuke dit :

    avant de parler de cyberdéfense à l’université française, il faudrait déjà parler de défense, or c’est quand même bien maigre sur ce plan! ça donne quoi, la cyberdéfense, devant le CNU?

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  2. Marc Hecker dit :

    Merci pour vos commentaires!
    Un lecteur d’Ultima Ratio me signale, par e-mail, l’existence d’un cours, à Sciences Po Paris, intitulé « Conflits et coopération dans le cyberespace ».
    Par ailleurs, il semblerait que l’Université d’Auvergne soit intéressée par les thèses sur la cyberdéfense. Voir à ce sujet le document suivant:
    http://www.droit.u-clermont1.fr/UserFiles/1527/File/sujetgiesen%281%29.pdf

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  3. BobNuke dit :

    le sujet de thèse de l’université d’Auvergne a l’air sympa, mais extrêmement large. C’est déjà un début en tous cas.
    Au sujet de l’IEP de Paris, il y a des cours sur tout, cela ne signifie pas qu’une thèse en sciences politiques puisse y être encadrée correctement. même si c’est peut-être le cas. je trouve vraiment que ça nous renvoie au problème de la discipline « sc po » en France: travailler sur la défense ça ne paie pas, en termes de carrière. Du coup, devenir prof agrégé ou MCF HDR n’est pas techniquement impossible, juste extrêmement difficile.

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  4. Arno dit :

    Une précision par rapport à ce que dit BobNuke: la grande majorité des personnes qui enseignent à Sciences Po Paris ne sont pas habilitées à diriger des thèses. Pour pouvoir diriger une thèse, il faut non seulement avoir un doctorat mais de surcroît avoir passé une habilitation à diriger des recherches (HDR). Ou alors, il faut avoir passé l’agrégation des universités et avoir le titre de « Professeur des Universités ».

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  5. J.Nocetti dit :

    Anecdote intéressante et triste constat, moi-même étant concerné par ce « problème », même si je travaille pas, directement du moins, sur la cyberdéfense.

    Pour revenir au sujet du post, j’ai entendu parler d’une doctorante de l’Institut français de géopolitique (Université Paris VIII) qui rédige une thèse sur les enjeux du cyberespace pour la sécurité et la défense de la France.

    Gageons que les récentes cyberattaques inciteront davantage d’universitaires à se pencher sur la question…

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  6. A. Desforges dit :

    Bonjour,

    Je pense que je connais cet étudiant dont vous parlez, je l’ai moi-même rencontrée pour discuter de ses difficultés.

    Je suis la « fameuse » (ou pas) doctorante de l’Institut Français de Géopolitique qui rédige (ou tente de rédiger) une thèse sur les enjeux géopolitiques du cyberespace en matière de sécurité/défense en France.

    Je connais comme lui des difficultés de financement. Pas d’entreprise partante pour faire un CIFRE et allocations de l’Etat peu nombreuses pour beaucoup de candidats sur les sujets de défense.

    Il ne faut pas se décourager. Le sujet prend de l’importance et l’actualité sert nos recherches.

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