Garder l’Amérique hors d’Asie: la diversification des moyens militaires chinois

Les lecteurs assidus d’Ultima Ratio (et des productions de l’Ifri) que vous êtes auront peut être le souvenir d’avoir vu paraître au début du blog quelques posts sur le déni d’accès, posture militaire et politique par laquelle un acteur tente de s’opposer à une opération de projection de forces – une menace qui parle tout particulièrement aux appareils militaires occidentaux. Dans mes Focus stratégiques, j’avais choisi de m’intéresser en priorité au cas iranien, plus proche de l’Europe et peut-être aussi plus “à sa dimension” (quoique, sur ce point, il s’est avéré que ce n’était pas si simple).

Aux Etats-Unis, les regards se portent plus naturellement sur ce que fait la Chine dans le domaine. Celle-ci s’efforce de décliner le principe du déni d’accès sous toutes les formes envisageables, et certains experts ont passé un temps considérable à disséquer l’approche que la RPC a du déni d’accès, à évaluer les progrès de certains vecteurs conventionnels ou ses capacités et concepts d’emploi en matière de guerre des mines. Il y avait déjà beaucoup à dire (et, pour nous, à lire), mais il m’a paru intéressant de relater certains éléments apparus dans des auditions récentes de chercheurs de la RAND auprès de l’US-China Economic and Security Review Commission.

Roger Cliff remarquait récemment que bien que la Chine fasse des efforts afin d’améliorer ses capacités de déni d‘accès, le terme en tant que tel n’apparaît pas dans le débat militaire interne, qui évoque la nécessité de défaire un adversaire militairement supérieur (nécessité récurrente dans l’histoire militaire de la Chine contemporaine). Cela n’empêche pas la stratégie chinoise d’être fortement orientée vers le déni d’accès, mais explique le caractère hybride de cette posture, à la fois high-tech et recourant à l’asymétrie. Cette stratégie s’appuierait ainsi sur plusieurs principes :

  • Eviter une confrontation directe, “du fort au fort”, avec les forces de l’adversaire ; cibler des points vulnérables ou, tout au moins, des “points-clés” de l’adversaire, en particulier le C4ISR, à l’aide de capacités décisives concentrées à cette fin ;
  • S’emparer de l’initiative au plus tôt, créer un effet de surprise, préempter l’adversaire et ne pas laisser durer le conflit ;
  • Bénéficier de la supériorité informationnelle.

Cortez Cooper permet d’approfondir ce dernier point, plus original, mais qui laisse quelque peu songeur. Puisque le débat sur le déni d’accès est, dans une large mesure, une émanation du débat plus large sur la RMA, cela ne surprendra pas grand-monde de voir que la Chine envisage de constituer un “système des systèmes” auquel s’adosserait une campagne militaire destinée à contrer une intervention extérieure. L’intégration des différentes composantes de la “campagne interarmées anti-raid aérien” (Joint Anti-Air Raid Campaign – défense aérienne intégrée du territoire national, frappes sur les bases aériennes et porte-avions US, moyens aéroportés de C4ISR et de détection avancée, allonge supérieure des moyens antiaériens grâce à une portée accrue des appareils de chasse et au renforcement des capacités SAM de la flotte – People’s Liberation Army Navy ou PLAN) n’a rien d’aisé pour la Chine, tant en termes techniques qu’organisationnels ou opérationnels (c’est encore au plan doctrinal – sur le papier donc – que l’intégration sera la plus aisée).

Bien qu’ayant historiquement privilégié une posture de “pauvres”, la Chine se trouvera de plus en plus confrontée à des problèmes de “riches” : l’interarmisation, la constitution d’un réseau de capacités de détection et de ciblage transhorizons, l’intégration dans un plan de campagne de capacités de guerre électronique, cybernétiques, spatiales et conventionnelles, ou la constitution d’un réseau C4ISR global efficace et son articulation au niveau régional. Sur ce dernier plan, le défi est conséquent, et ne se résume pas à la seule obtention d’une “common operating picture”, mais à l’actualisation et la résilience de celle-ci dans le cadre d’un scénario d’intervention américaine.

Autre aspect intéressant, Martin Libicki, l’un des pères conceptuels de la cyberguerre (et des pionniers de la réflexion sur la RMA), s’est intéressé à la façon dont la Chine pourrait recourir à la cyberguerre dans le cadre d’une stratégie de déni d’accès, ceci à travers deux scénarios: un emploi stratégique des cyberattaques d’une part, un emploi opérationnel de l’autre. C’est très bref mais pas inintéressant.

  • Dans le premier scénario, la Chine lance une cyberattaque d’envergure stratégique contre le réseau de production et de distribution d’électricité des Etats-Unis, afin de dissuader ceux-ci d’intervenir dans un conflit en préparation à Taiwan. Selon Libicki, un tel emploi de la cyberguerre ne serait pas des plus pertinents pour la Chine: il transformerait une crise régionale en crise globale en touchant au homeland américain et tendrait plutôt à contraindre les Etats-Unis à intervenir pour ne pas perdre en crédibilité en Asie.
  • Une fois n’est pas coutume (cf. un précédent post de Marc sur ce blog), l’emploi opérationnel des cyberattaques s’avère plus original et intéressant: une fois l’intervention décidée du côté américain, la Chine attaque les systèmes d’information militaire des Etats-Unis, par exemple leur système de gestion logistique. L’objectif le plus évident serait ici de ralentir l’arrivée de leurs forces de projection, éventuellement dans l’espoir de créer un fait accompli à Taiwan, puis de préparer l’île à une tentative de reconquête américaine.
  • Alternativement, Libicki évoque la possibilité de voir la Chine utiliser cette attaque comme une sorte de première frappe « sous l’écran radar », sans gros risques. Suite à une telle initiative – purement « cyber » à l’origine – menée tandis que la flotte américaine entame ses mouvements pour prévenir ou répondre à une intervention chinoise, la Chine pourrait évaluer les conséquences de la cyberattaque, d’en déduire ses chances de résister militairement à une intervention américaine et, en fonction de cela, de décider d’intervenir ou non à Taiwan.

Il apparaît en tous cas de plus en plus clair que la Chine oriente sa posture vers des missions de déni d’accès. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que le prochain numéro de Politique étrangère (mars 2011) comportera un article sur la modernisation de la flotte chinoise, écrit par mon ancien collègue Yves-Heng Lim, et qui tend à prouver cette tendance à partir du cas spécifique de la PLAN. Les testimonies indiqués plus haut montrent bien qu’une telle  stratégie mobiliserait l’éventail complet des pratiques militaires, et explique l’intérêt que lui portent les officiers et think tankers américains – ça et les éternelles rivalités bureaucratiques, bien entendu.

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A propos Corentin Brustlein

Corentin Brustlein is the head of the Security Studies Center at the French Institute of International Relations, where he works on nuclear and conventional deterrence, US and French defense policies, modern warfare, military adaptation. He holds a PhD in political science from the Jean Moulin University of Lyon.
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