Narco-insurrection au pays du serpent à plumes

On ne parle souvent en France des problèmes de drogue au Mexique que dans le cadre de « l’affaire Florence Cassez » passant ainsi un peu vite sur le chaos sécuritaire dans lequel est plongé le pays aujourd’hui. En décembre 2006, le Président du Mexique nouvellement élu, Felipe Calderon annonçait le lancement d’une « war on drugs » mexicaine à l’instar de celle déclarée par Richard Nixon en 1971. Le narcotrafic a pourtant bien évolué depuis les temps fastes de Pablo Escobar, et les spécialistes parlent aujourd’hui de cartels de troisième génération : après la narco-armée de Medellin, qui s’opposa frontalement à l’État colombien et paya le prix fort, puis le modèle du cartel colombien de Cali reposant surtout sur la corruption des autorités, la troisième génération incarne un subtil mélange entre la force coercitive du premier et le financement souterrain du second. C’est en tout cas l’idée développée dans un article de R .J. Bunker et J.P. Sullivan dans un numéro spécial de la revue Small Wars and Insurgencies consacré aux Drug Wars mexicaines. Beaucoup plus que ses prédécesseurs, le cartel de troisième génération constituerait une menace fondamentale, avec l’apparition d’une nouvelle entité belligérante concurrente de l’Etat moderne – ainsi un câble publié par WikiLeaks évoquait la crainte de certains officiels mexicains de perdre définitivement le contrôle de pans entiers du territoire national. Les principales innovations technico-politiques que l’on peut mettre en avant en la matière sont portées par deux nouveaux-nés des cartels mexicains : Los Zetas et La Familia qui sont venus s’ajouter aux quatre grands « syndicats » traditionnels établis le long de la frontière – cartels de Tijuana, de Sinaloa, de Ciudad Juarez, et du Golfe.

Professionnalisation et militarisation

Le premier élément marquant est sans aucun doute la professionnalisation accrue de l’activité criminelle au Mexique depuis une dizaine d’années : on est passé du gangstérisme de rue à une certaine forme de techno-guérilla. Alors que les gangs classiques sont marqués par l’indiscipline dans l’emploi de la force, la nouvelle génération repose sur des pros – littéralement. Un article de SW & I analyse l’origine de ce mouvement dans la création en 1990 des Grupos Aeromoviles Fuerzas Especiales (GAFE), forces spéciales mexicaines entraînées à Fort Bragg et bénéficiant du matériel le plus en pointe. Néanmoins, alors que les effectifs de ces forces explosent à la fin de la décennie, un phénomène de désertion massive se manifeste du fait des soldes indigentes et de l’attrait de la narco-culture chez nombre de ces membres.  C’est ainsi que sont nés, au tout début des années 2000, Los Zetas, un groupe de mercenaires initialement à la solde du Cartel du Golfe, mais qui deviennent indépendants, ce qui oblige tous leurs différents concurrents à s’adapter aux techniques militaires employées par les nouveaux venus, engendrant ainsi la « zetanisation» du narcotrafic.

Los Zetas, des narcos à l'école des forces spéciales

Financé par les sommes considérables engendrées par le négoce de la drogue (entre 13 et 48 milliards $  pour toute la région), l’armement de ces nouveaux groupes atteint aujourd’hui des degrés encore inédits. Il n’est ainsi pas surprenant de voir Los Zetas ou d’autres narcotraficants porter des gilets pare-balles militaires, des casques en Kevlar ou disposer d’un arsenal comportant autant les classiques AK-47 ou AR-15 que des armes lourdes de type fusil longue portée Barret ou  mitrailleuse 12.7, lance-grenade, RPG, missiles sol-air, explosifs brisants, etc. Selon un rapport du Foreign Policy Research Institute, les Zetas disposeraient même de petits sous-marins et d’hélicoptères de combat.

Plus frappant encore, la mise au point de Techniques, Tactics and Procedures (TTPs) permettant d’employer au mieux les performances de ce matériel. L’afflux constant de policiers et militaires corrompus dans les rangs des cartels permet en effet la diffusion de tactiques de guerre urbaine telles que le swarming — introduit par l’armée israélienne lors de la seconde Intifada. On constate aussi l’emploi de méthodes de renseignement humain, d’écoutes électroniques (SIGINT) et de contre-espionnage – d’autant plus efficaces qu’elles sont fondées sur une grande connaissance des techniques policières dont de nombreux « conseillers militaires » des cartels sont issus.

Ultra-violence et guerre psychologique

La seconde nouveauté de ces cartels réside dans l’emploi stratégique de l’ultra-violence afin d’instiller la terreur dans le cœur et les esprits des populations comme des autorités locales récalcitrantes aux incitations financières. Un autre article de SW&I détaille les différentes méthodes de torture et de démembrement corporel appréciées de certains cartels – l’article  dénombre pas moins de sept pratiques différentes de démembrement. Une étude de George Grayson publiée récemment par le SSI sur le cartel de La Familia raconte comment des membres de l’organisation se sont fait connaître dans la province du Michoacan en déversant sur le dance floor d’une discothèque un sac plastique contenant cinq têtes décapitées.

Loin d’être gratuit, l’emploi d’une telle violence par les cartels  manifeste la volonté de mener une véritable « guerre psychologique » (l’expression est employée à plusieurs reprises dans l’étude) à l’encontre des autorités gouvernementales et d’ancrer leur pouvoir sur les populations locales. Les cadavres sont d’ailleurs toujours « signés » et portent sur eux des messages du type « voici ce qui arrive aux ennemis de La Familia » .

Du social-networking aux ‘narcocultos’

La dernière caractéristique innovante de cartels de nouvelle génération est l’apparition d’un discours idéologique accompagnant et éventuellement justifiant leur action. Ainsi le cartel de La Familia, d’inspiration évangélique, prétend appliquer la « justice divine » dans la province de Michoacan. Affirmant protéger la population de la consommation de la drogue sur place (un discours paradoxal qui n’est pas sans rappeler celui des Taliban), ils se posent ainsi en protecteurs des valeurs traditionnelles face aux gangs rivaux comme les Zetas. Ceux-ci, au contraire, prennent le contre-pied de leurs ennemis et se parent  d’une iconographie occulte (d’où le terme de narcoculto) portée par la figure tutélaire de Santa Muerte – un culte religieux syncrétique et ritualisé qui suscite une réelle ferveur dans le pays.

Ces différentes identités narco-culturelles, relativement nouvelles pour les cartels, ont trouvé dans les technologies de l’information un important relais de soutien voire de recrutement auprès de l’opinion. C’est notamment le sujet de l’étude de Sarah Womer et Robert Bunker qui multiplie les exemples de cyber-portails des cartels sur des plates-formes aussi variées que Second Life, MySpace, YouTube ou Facebook. Tout en respectant les principes de la sécurité opérationnelle (OPSEC), les gangs semblent s’ouvrir de manière totalement décomplexée au regard de la cyber-société, poussant même la logique jusqu’à la participation à des jeux en ligne (Facebook, iPhone) les mettant en scène comme MafiaWars.

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Dans ces conditions, la guerre de la drogue au pays du serpent à plumes, qui aurait déjà fait plus de 13 000 morts rien qu’en 2010, ne semble pas être près de s’achever. Ses nouvelles caractéristiques  semblent annoncer la mutation du narcotrafic en une narco-insurrection qui ne possède plus seulement les moyens financiers, mais également militaires, sociaux et politiques d’un belligérant.  Les enseignements que l’on peut tirer de ces « guerres nouvelles », pour reprendre l’expression de Mary Kaldor,  devraient nous pousser à ne pas ignorer  le nouvel ordre social qui tente aujourd’hui de s’imposer au Mexique, et demain peut-être dans des espaces plus proches de nous.

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A propos Elie Tenenbaum

Elie Tenenbaum is a Research Fellow at the Security Studies Center of the French Institute of International Relations (IFRI). His research focuses on irregular warfare, military interventions and expeditionary forces. Holding a PhD (2015) in History and graduated from Sciences Po (2010), he has been a visiting fellow at Columbia University (2013-2014) and spent a year at the War Studies Department, at King's College London (2006) ; he has taught international security at Sciences Po and international contemporary history at the Université de Lorraine.
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7 réponses à Narco-insurrection au pays du serpent à plumes

  1. ATT dit :

    Merci pour ce post!

    Dans la même veine, je recommande l’article intitulé « le shérif est dans la ville » paru début février dans Courrier International.
    http://www.courrierinternational.com/article/2011/02/03/le-sherif-est-dans-la-ville

    Extrait:
    « En janvier 2010, lorsque Carlos Villa a pris la tête de la police municipale [de la ville de Torreon], il a découvert des troupes complètement infiltrées. Sur les 1100 agents qui lui ont été confiés, 1000 touchaient deux salaires : celui versé par la mairie, et celui offert par les Zetas. »

    [Reply]

    Elie Tenenbaum répond/replies:

    @ATT, merci pour ce lien et ce commentaire qui viennent confirmer l’idée générale de l’article – à savoir qu’entre les narcos et l’Etat mexicain, la bataille est loin d’être jouée d’avance. A regarder ce vieux général « bunkerisé » dans son commissariat, obligé de manger et dormir dans sur son lieu de travail tandis que les trafiquants peuvent parader dans la ville, la situation peut même sembler désespérée. Le général Villa est certes parvenu à éjecter un certain nombre de membres corrompus du système (qui sont immédiatement venus s’ajouter au rang des narcos) et à doubler le salaire des nouveaux policiers. Mais, à cette course financière, lequel des deux camps s’essoufflera le premier?

    [Reply]

  2. Christophe Richard dit :

    Merci pour ce post édifiant!
    Ce phénomène semble pouvoir être étendu à d’autres pays d’Amérique latine, comme le Brésil!
    Il est assez inquiétant de constater que l’on peut être considéré comme une grande puissance économique, membre éminent du G20, voir dans le cas du Brésil une superpuissance en devenir, tout en souffrant de pathologie politique interne aussi impressionnante.
    Avènement d’un nouveau nomos ou symptôme lié à des pays qui étaient sur les marges de l’ancien…?
    Bien cordialement

    [Reply]

    Elie Tenenbaum répond/replies:

    @Christophe Richard, merci pour votre commentaire. Je suis tout à fait d’accord avec vous sur l’extension en Amérique latine. Il faudrait également regarder de près l’évolution au Paraguay (premier producteur de marijuana d’Amérique latine), où Ciudad del Este, seconde ville du pays, est devenue un haut lieu de la criminalité internationale (triades chinoises, traficants sud-américains, marchands d’armes européens de même qu’une implantation du Hezbollah libanais).
    Quant au Brésil, l’armement lourd des gangs de rues dans les collines de Rio, où les épisodes récurrents de révoltes carcérales constituent en effet des phénomènes pour le moins inquiétants. Il me semble néanmoins (mais je peux me tromper) que le degré d’organisation et de professionnalisation reste moindre qu’au Mexique – tant que le BOPE n’a pas encore rejoint les narcos…

    [Reply]

  3. Stéphane Taillat dit :

    Bravo à Elie Tenenbaum pour cette brillante analyse très informée.
    Il serait intéressant de pousser plus loin pour montrer comment ces organisations que tu décris produisent de l’ordre social, voire politique, à leur niveau. A tout le moins, on peut s’interroger sur le rôle politique qu’elles jouent (à faut d’avoir une légitimité politique).
    Amitiés
    Stéphane

    [Reply]

    Elie Tenenbaum répond/replies:

    @Stéphane Taillat, Merci beaucoup pour ton commentaire qui montre bien le sérieux de la question.
    L’un des points intéressants – quoique déjà présent dans d’autres organisations criminelles dans le monde – est la posture de protecteurs/justiciers qui est leur principal moyen de production d’ordre social. En s’érigeant en juges et bourreaux, les Narcos affirment le plus souvent protéger la population – contre la petite délinquance, les violeurs, et même les dealers qui vendent à la population locale, alors que le gang se targue de ne vendre qu’à l’étranger.
    Un autre aspect de production d’ordre pourrait résider dans la redistribution des richesses – thème non négligeable dans un pays comme le Mexique où les écarts sociaux sont des gouffres infranchissables. Les Narcos joueraient alors le rôle de « justiciers sociaux » à la Robin des Bois, qu’il s’agirait d’étudier.
    Enfin, il faudrait étudier plus avant les ressorts sociaux et culturels qui légitiment ce type d’activités aux Mexique – quel rapport des Mexicains à l’État et aux institutions pour un pays qui a mis en avant la révolution comme horizon politique ? quelle importance de la culture de ‘vigilante’, ces justiciers masqués dont se revendiquent les narcos? Etc.

    Autant de pistes pour des recherches post-doctorales !

    [Reply]

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