Pourvu que le diable reste au frigo…

Parcourant les étagères du Centre des Etudes de Sécurité en quête d’un ouvrage sympathique pour les vacances, je trouve un petit roman de Richard Preston : « The Demon in the Freezer » qui raconte l’histoire vraie du virus de la variole et de son utilisation possible comme arme biologique. L’année 2010 marquant officiellement les 30 ans de l’éradication de la variole, le hasard fait parfois bien les choses.

Comme certainement beaucoup d’entre vous, je considérais, avant la lecture de ce livre, que la variole était une maladie d’un autre âge et que seul le « troisième âge » portaient encore la marque de la vaccination. L’arme biologique et son potentiel stratégique ne semblaient pas vraiment crédibles tant paraissent compliquées les techniques de production et de diffusion à grande échelle. Tant de certitudes rassurantes envolées en 280 pages, la littérature est parfois profondément anxiogène…

Variola Major (Smallpox en anglais) est une maladie infectieuse due au virus de la variole qui fait partie des Poxvirus. Son origine remonterait à environ 3 000 ans, en Inde ou en Égypte et elle a été longtemps considérée comme l’un des pires fléaux de l’humanité, responsable de millions de morts. Il s’agit d’un virus uniquement humain, très contagieux, qui se transmet par inhalation de gouttelettes (provenant des sécrétions du nez et du pharynx) aéroportées ou d’aérosols. Le virus possède également une autre caractéristique. Il contient de l’ADN et a la particularité d’être de grande taille, donc facilement manipulable en laboratoire pour de l’ingénierie génétique.

Après une période d’incubation de 12 jours (ce qui rend la détection d’un départ d’épidémie très difficile), les premiers symptômes de variole sont les suivants : une fièvre élevée, de la fatigue, des maux de tête et des maux de dos. 2 à 3 jours plus tard, des éruptions cutanées apparaissent, surtout au visage, aux bras et aux jambes. Ces éruptions commencent par des lésions plates, se transformant peu après en petites vésicules (lésions remplies de liquide transparent), pour ensuite devenir pustuleuses (remplies de pus blanchâtre). À mesure que les pustules grossissent, la personne atteinte de variole éprouve  de fortes douleurs et continue à avoir une forte fièvre. Des croûtes commencent à se former vers le 8e ou le 9e jour après le début des éruptions. Puis, les croûtes tombent, laissant des cicatrices creuses. La mort des victimes survient normalement au cours de la deuxième semaine après l’apparition des symptômes et la mortalité est de 30 à 50% chez les personnes non vaccinées. Lorsqu’elle se manifeste, ce qui est plus rare, sous la forme hémorragique, la mortalité atteint presque 100%. Il n’existe pas de traitement contre la maladie, mais la vaccination permet de faire chuter le taux de mortalité à environ 3%.

La variole est donc un virus de choix pour constituer une arme biologique, c’est d’ailleurs, avec le bacille du charbon, le principal agent militarisable. D’après certains modèles, avec seulement 100 personnes contaminées initialement en France, il faudrait plus d’un an et 9 millions de doses de vaccin pour stopper une épidémie qui toucherait environ 4 200 personnes. La variole a d’ailleurs été l’agent d’une des premières utilisations conscientes de l’arme biologique au cours d’une opération militaire. Lors de la French-Indian War en 1763, les troupes anglaises du général Amherst se débarrassèrent des tribus de l’Ohio qui se battaient aux côtés des Français en faisant « cadeau » à leur chef de deux couvertures empruntées dans un dispensaire pour malades de la variole, déclenchant une épidémie dévastatrice.

La bonne nouvelle, c’est que plus  aucun cas de variole n’a été décrit depuis 1979 date à laquelle cette maladie infectieuse a été éradiquée grâce à l’action du programme d’éradication SEP (Smallpox Eradication Programme) de l’OMS. C’est d’ailleurs la seule maladie humaine qui ait été entièrement et volontairement éradiquée. En théorie  le virus de la variole n’existe plus aujourd’hui que dans les « freezer » des laboratoires de haute sécurité dont l’un est situé aux États-Unis au Center for Disease Control and Prevention (CDC) d’Atlanta et l’autre en Russie à Novossibirsk.

Malheureusement, l’ouvrage de Preston et quelques recherches sur internet mettent à mal ces certitudes. On y apprend d’abord que l’ex Union Soviétique a produit et stocké à la fin des années 1980 plus de 20 tonnes de virus variolique dans les centres du programme secret BioPreparat à Koltsovo, Zagrosk et Pokrov. Chaque centre disposait de capacité de production plusieurs fois supérieures à l’usine française de production de vaccins Sanofi-Pasteur. Ce programme secret a été révélé notamment suite au débriefing des transfuges Vladimir Pasechnik et Kanatjan Alibekov et par l’observation avant 1991 d’un test de missile balistique emportant une tête MIRV réfrigérée qui avait la particularité d’avoir ses 10 têtes actives freinées par parachute avant d’atterrir. Elles étaient donc certainement destinées à embarquer des agents biologiques. Les craintes occidentales furent confirmées après la chute de l’URSS lors d’une inspection secrète anglo-américaine du complexe Vector situé à Koltsovo en Sibérie. La souche virulente India a bien été utilisée pour produire une arme sous forme liquide avec une « Q50 », c’est à dire un poids capable d’infecter 50% de la population par km2. Là où le scénario devient cauchemardesque, c’est que, d’après l’auteur, nul ne sait ce que sont devenues ces 20 tonnes dans les affres de la chute de l’URSS. Une partie pourrait avoir été mise à disposition de pays potentiellement proliférant comme la Corée du Nord. Thèse d’ailleurs partagée par d’autres spécialistes.  Une dizaine de laboratoires clandestins seraient ainsi suspectés de travailler sur le virus de la variole.

Par ailleurs, Preston montre que la manipulation génétique du virus, compte tenu de sa structure, est à la portée du premier technicien de laboratoire formé aux techniques modernes de génétique.  En 1996 une équipe de virologistes australiens effectuant des recherches sur la reproduction des souris a recombiné l’ADN du virus mousepox, la variole des souris, avec le gène interleukine-4, qui stimule la production d’anticorps dans les globules blancs de l’organisme au détriment de la réponse cellulaire. Ils ont ainsi par hasard créé un « supervirus » capable de franchir la barrière immunitaire, y compris chez les souris vaccinées. Le taux de mortalité a atteint 100%. Une telle manipulation chez l’homme, recombinant le gène IL-4 humain avec l’ADN de la variole, pourrait donner naissance à un virus résistant à toute forme de vaccination.  Si les souches de variole sont certainement difficiles à trouver, du moins il faut l’espérer, les moyens de jouer à l’apprenti sorcier génétique sont disponibles sur le net. Les souches humaines produisant l’IL-4 s’achètent pour quelques dizaines de $. Quant au kit pour manipuler l’ADN, il se commande aussi facilement pour moins de 700$.

Une attaque biologique avec l’agent classique de la variole aurait des conséquences stratégiques très fortes, surtout que les réseaux de transport modernes favoriseraient l’extension rapide de l’épidémie sur une grande échelle. En France un plan variole existe et prévoit cinq niveaux d’alerte et environ 5 millions de doses de vaccin seraient disponibles. Les laboratoires Pasteur disposeraient aussi de semences de préparation intermédiaire de vaccin. Mais compte tenu du fiasco de la campagne contre la grippe H1N1, on peut tout de même se demander au bout de combien de temps la population prendrait la menace au sérieux et irait se faire vacciner en masse, avec à la clé les scènes de paniques que l’on imagine.

On peut raisonnablement douter de la volonté d’un État ou même d’une organisation terroriste, qui à tout de même un intérêt à survivre, d’utiliser une arme biologique dont les effets seraient planétaires et non maîtrisables. En revanche, la probabilité d’une attaque d’ illuminés propageant par aérosol un « supervirus » génétiquement modifié dans les systèmes de ventilation d’un grand magasin ou du métro n’est pas nulle. Les conséquences font froid dans le dos et, selon Preston, « will make 9/11 look like a cakewalk ». Espérons donc simplement que le « frigidaire » restera bien gardé…

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3 réponses à Pourvu que le diable reste au frigo…

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  2. Jason dit :

    The probability of smallpox being used by a terrorist group is not zero but it’s very close to that. Many other things are more worth your concern. Anthrax is not contagious but in my view it’s the bigger challenge. And chemical weapons are much more easy to make, if a terrorist group has the resources. But I bet they will stick with guns and bombs, much much easier to get and use.

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  3. G. Dienekes dit :

    @ Jason
    Thanks for your comment. I fully agree. I think Preston Thesis is a bit too « catastrophic ». But it really raise the concern about the way our governments could deal with such type of Biological or Chemical weapons, and overall, the fact that proliferation is not only a nuclear matter.

    [Reply]

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