Des lapins à nos frontières

Il y a tout juste un mois, l’agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures (Frontex) déployait 175 gardes-frontières sur une zone de 12 km entre la Turquie et la Grèce pour aider cette dernière à faire face à une augmentation rapide du nombre d’entrées illégales sur son territoire. Selon Frontex, l’opération RABIT (du nom des équipes d’intervention rapide, Rapid Border Intervention Teams) a entraîné une chute de 43,7% du nombre de clandestins interceptés à la frontière gréco-turque par rapport au mois d’octobre.

Malgré l’efficacité apparente de ce déploiement, le recours aux RABITs pose un certain nombre de questions quant à la pertinence et à l’efficacité des mesures prises depuis une vingtaine d’années par les pays de la rive nord de la Méditerranée pour régler le problème de l’immigration clandestine. Les Etats récepteurs ont en effet suivi une logique de rapidité d’action et de fermeté, bien souvent au détriment d’une réflexion sur le long terme et sans réellement considérer l’aspect humanitaire du phénomène.

Prenons l’exemple de l’Espagne, qui résume à elle seule certains traits de l’évolution de la question au niveau européen.

Lorsqu’en 1991, l’Espagne a introduit des visas pour les Marocains, l’une des conséquences a été le début de l’immigration clandestine principalement par l’infiltration des enclaves de Ceuta et Melilla. En 1993, l’Espagne a donc construit des clôtures autour de ces villes, qu’elle a peu à peu renforcées jusqu’à les rendre totalement hermétiques. Cela a entraîné un déplacement des flux migratoires, alors en augmentation à cause de l’entrée de l’Espagne dans l’espace Schengen et du boom de l’économie du pays. Les migrants ont alors commencé à prendre la mer à bord de pateras de fortune, jusqu’à l’Andalousie. En conséquence, le pays a mis en place, depuis 2002, un système de radars – le système intégré de vigilance extérieure, SIVE – pour protéger ses côtes et intercepter les embarcations de migrants. D’abord installé en Andalousie, puis dans le pays valencien, le système de surveillance a dû être graduellement étendu à l’ensemble des frontières maritimes espagnoles en fonction de l’évolution des routes migratoires. Parallèlement à cela, la marine a joué, depuis quelques années, un rôle de plus en plus important dans la gestion des flux irréguliers et le contrôle de l’immigration fait désormais partie des missions de l’Armada espagnole.  L’Espagne, l’Italie, ainsi que de nombreux autres Etats-membres ont également mené des patrouilles communes sous l’égide de Frontex, en Méditerranée ainsi qu’au large de la côte nord-ouest de l’Afrique.

Suite à ces initiatives, la baisse du nombre de clandestins traversant la Méditerranée, amorcée en 2007, a été impressionnante, allant jusqu’à moins 99% aux îles Canaries entre 2009 et 2010. Cependant, le déploiement des RABITs à la frontière gréco-turque démontre l’incapacité des Etats-membres de l’Union européenne à stopper les flux migratoires par la sécurisation des frontières, et souligne une fois de plus que l’effet de cette dernière est avant tout de déplacer les routes. Ainsi, selon Frontex, l’augmentation du nombre de migrants entrés par la frontière terrestre entre la Grèce et la Turquie a été de l’ordre de 369% depuis 2009.

La Grèce se trouve aujourd’hui dans une situation réellement délicate. Elle est isolée du reste de l’espace Schengen, la Roumanie et la Bulgarie n’en faisant pas encore partie, et du fait de sa situation économique, elle n’a aucune capacité d’absorption des immigrés. Avec le déploiement des RABITs et l’arrivée de l’hiver, les flux vont certainement continuer à diminuer dans les mois qui viennent. Mais ne risquent-ils pas de reprendre au printemps prochain, quand les équipes d’intervention rapide seront parties ?

Sur le long terme, il semble qu’il n’existe pour les pays récepteurs pas d’autre solution que de coopérer avec les pays d’origine et de transit. Des accords sont signés par l’UE ou les Etats-membres individuellement et sont considérés par de nombreux experts (tels que Lavenex, Triandafyllidou et Zapata-Barrero) comme le moyen le plus efficace car ils permettent de limiter les départs et de faciliter les expulsions. Cependant, ces accords de coopération présentent deux types de problèmes : éthiques et politiques. Côté éthique, il est bien connu que les Etats avec lesquels coopèrent les membres de l’UE (principalement le Maghreb et l’Afrique de l’ouest), présentent d’importants déficits en termes de droits de l’homme, et n’ont ni les infrastructures ni le savoir-faire pour accueillir décemment les migrants et traiter les demandes d’asile (non que la Grèce les ait davantage). Par ailleurs, certains accords, notamment avec le Maroc, la Mauritanie et le Sénégal, permettent à l’Espagne de réaliser des patrouilles communes dans les eaux territoriales africaines, afin d’empêcher les migrants de partir en mer. Très efficaces, ces mesures sont en revanche discutables car elles vont à l’encontre d’un principe fondamental de droit universel, qui est le droit de chacun à quitter son pays, et du principe de non-refoulement de la Convention de Genève, dans la mesure où les réfugiés potentiels ne peuvent pas soumettre leur demande d’asile à l’Europe. Il s’agit donc bien là pour l’UE de se débarrasser du problème en gardant les mains propres. Ceci étant dit, cette délégation de responsabilité a un coût politique : celui de la marge de manœuvre. En effet, les pays de transit, comme le Maroc et la Libye, utilisent la pression migratoire comme levier pour faire plier l’Union européenne sur certaines questions, comme l’aide économique. Les pressions vont toutefois dans les deux sens, l’UE conditionnant à présent l’aide économique vers l’Afrique aux efforts de ses « partenaires » pour gérer les flux migratoires.

Enfin, la coopération avec l’Afrique à des fins de développement économique et humain, bien qu’elle soit la plus souhaitable, présente, selon Catherine Wihtol de Wenden, un autre inconvénient : il a été démontré que l’instruction des populations des pays sources encourageait en fait la mobilité, et donc l’émigration vers les pays plus riches.

Au final, il reste donc trois options pour l’Union européenne : soit elle continue à se barricader jusqu’au moment où il ne restera plus un mètre de frontière non surveillé ; soit elle persiste à déléguer ses responsabilités en comptant sur l’apathie de l’opinion publique ; soit elle aide davantage l’Afrique en espérant qu’on y vive un jour encore mieux qu’en Europe – pour cela, la crise économique actuelle est de son côté.

http://www.ofii.fr/IMG/pdf/Convention_de_Geneve.pdf
Share
Ce contenu a été publié dans Analyses, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Des lapins à nos frontières

  1. Ping : Tweets that mention Ultima Ratio » Des lapins à nos frontières -- Topsy.com

  2. FONTANIEU dit :

    Fort bien, ces questions sont réelles; il s’en ajoutent d’autres cependant, qui méritent attention:
    -questions juridiques: la liberté de migration est inscrite dans la déclaration universelle des droits de l’homme (article 13); les états qui pratiquent la fermeture des frontières sont donc en infraction; par ailleurs, certaine situations critiques vécues par les migrants peuvent être assimilées à des actions de « non assistance à personnes en danger »
    -questions éthiques: l’accueil de l’étranger et de l’ouverture à autrui est consubstancielle des valeurs humanistes inscrites dans la charte européenne
    -questions humanitaires enfin: la forces militaires européennes ont toutes, plus ou moins, inscrit dans leurs missions « l’aide et l’assistance aux populations en danger »; cette « moralité » de bon aloi ne serait-elle pas quelque peu en contradiction avec les politiques migratoires européennes?
    Sincèrement,
    Jean Fontanieu.

    [Reply]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.