“Washington, we have a problem” – Nouveaux troubles pour les ICBM américains

Samedi 23 octobre, The Atlantic nous indique que l’US Air Force a connu un nouveau déboire avec les armes nucléaires dont elle a la responsabilité. On se souvient de l’envoi par erreur  de quatre composants du véhicule de rentrée Mk-12, en 2006, dans un conteneur à destination de Taïwan. Un an plus tard, un B-52H emportait à son bord douze missiles de croisière AGM-129 lors d’un vol entre Minot AFB et Barksdale AFB, sans savoir que six d’entre eux étaient équipés de têtes nucléaires au lieu des têtes d’entraînement. La conjonction des deux incidents avait alors amené Gates à “accepter la démission” des deux têtes de l’US Air Force, le Secrétaire de l’USAF Michael Wynne et son chef d’état major, le général T. Michael Moseley.

Ce nouvel incident concerne à nouveau les ICBM américains : samedi, à la suite d’un problème technique survenu sur la base de Warren (Wyoming), cinquante missiles intercontinentaux ont été placés en statut “Launch Facility Down” pendant 45 minutes, ce qui signifie concrètement que la communication entre les centres de tir et les missiles balistiques était interrompue. L’incident a touché l’un des trois escadrons de la 90th Missile Wing, soit un tiers de ses 150 LGM30-G Minuteman III, ICBM d’une portée de 13000 kilomètres environ. Si le type de problème n’est pas inédit au sein des unités d’ICBM des Etats-Unis, son ampleur (un escadron entier affecté) reste apparemment inégalée.

Les raisons précises de l’incident demeurent, pour l’heure, inconnues, mais les derniers éléments cités par CNN pointent en direction d’une défaillance de l’ordinateur de l’un des 5 centres de contrôle de tir (Launch Control Center, LCC) de l’escadron. Selon la routine, les ordinateurs des LCC vérifient en permanence la bonne communication avec les silos de missiles, dont ils sont physiquement séparés, selon une séquence précise. Ici, l’un des LCC semble avoir saturé le réseau de demandes inhabituelles, occasionnant un nombre répété de messages d’erreur de la part des silos. Les méthodes ordinaires de correction de ces erreurs ayant été inefficaces, l’ensemble de l’escadron a été placé en mode “Launch Facility Down” afin de relancer le système de manière progressive, à partir des quatre LCC fonctionnels. La remise à zéro a ainsi occasionné une interruption des contacts de trois quarts d’heure entre le centre de tir et les missiles.

Cet incident amène à se poser plusieurs questions, auxquelles je ne pourrai fournir – pour ma part et en m’appuyant sur des sources ouvertes – que des réponses probablement incomplètes :

1. Face aux intrusions, la sécurité des vecteurs et des armes concernés a-t-elle été maintenue ?

La question est évidemment essentielle, que l’on pense au risque encouru en cas de vol de composants ou de sabotage. Sur ce plan, la réponse est assez mitigée : le contact a bien été perdu avec les 50 missiles, et la base a, pendant une durée variable selon les cas, été incapable de maintenir la surveillance automatisée de l’état des missiles. La surveillance est donc immédiatement passée en mode “rustique”, via l’envoi d’équipes allant d’un site à l’autre vérifier que l’intégrité de chaque système était assurée. Reste que ce passage en “LF Down” suspend une partie des protocole de sécurité et pose donc un problème de sécurité des armes.

2. Le président des Etats-Unis aurait il été en mesure, en cas de guerre, de déclencher le tir des missiles concernés ?

En théorie, la séquence de lancement des ICBM américains peut être initiée de deux manières. La manière “classique” passe par les LCC : les officiers de tir de l’un des 5 LCC d’un escadron reçoivent un ordre de tir qu’ils authentifient, puis ordonnent la mise à feu en tournant simultanément deux clés de lancement. L’autre manière utilise le système de contrôle de tir aéroporté (Airborne Launch Control System – ALCS), s’appuyant sur une flotte d’appareils E-6 Mercury et destiné à assurer une capacité de réaction permanente des missiles stratégiques américains, même en cas de neutralisation des personnels des LCC. Comme ces derniers, l’ALCS peut ainsi ordonner la mise à feu des ICBM (et des SLBM).

Dans ce cas précis, le Pentagone a assuré que la Maison Blanche pouvait toujours déclencher la mise à feu des missiles, même en phase de “LF Down”. Les LCC étant dans l’incapacité de communiquer avec les silos, et donc de déclencher le tir, tout aurait reposé sur l’ALCS. La question est donc de savoir si les aéronefs chargés de cette mission étaient à même de l’exécuter au moment même de l’incident. Ici, des doutes persistent. Si l’on en croit Bruce Blair, ancien officier de tir de Minuteman et spécialiste de renom du système de contrôle et de commandement des armes nucléaires, qui a commenté l’affaire sur ArmsControlWonk, la probabilité pour que l’ALCS ait pu, dans ce contexte précis, pallier la défaillance des LCC était en réalité nulle : les chances qu’un E-6 soit à portée étaient réduites (33%), et, surtout, lorsque les forces stratégiques américaines sont, comme actuellement, en mode DEFCON-4 (soit un niveau d’alerte assez bas), les signaux de l’ALCS sont, par défaut, bloqués (ce qui change en mode DEFCON-3 ou si les LCC ne répondent plus pendant une durée trop longue – apparemment bien supérieure aux 45 minutes d’interruption).

En résumé donc, et pour citer Bruce Blair :

If an order to fire had been received during this period, the war plan would have been executed without [the 50 ICBMs] in the initial salvo.

3. La crédibilité de la dissuasion américaine est-elle mise en cause ?

Les Etats-Unis disposent à ce jour de 450 ICBM et d’un total d’environ 2000 têtes nucléaires stratégiques déployées. Pendant 45 minutes, Washington n’aurait pas été capable d’utiliser un neuvième de ses ICBM lors d’une frappe de représailles suite à une attaque surprise. Le reste de l’arsenal était, lui (et jusqu’à ce qu’on soit informés d’un nouveau SNAFU), parfaitement opérationnel. Peut-on donc mettre en cause la crédibilité de la dissuasion américaine ? J’en doute sérieusement. Selon la conception que l’on se fait de la dissuasion, il y a bien des façons d’évaluer la crédibilité d’une posture. Personnellement (et en bon Français ?), j’ai tendance à penser qu’au-delà d’un certain seuil de quelques centaines d’armes nucléaires invulnérables à une frappe désarmante (SLBM/MSBS, donc) et capables de recevoir et d’exécuter un ordre de tir, la dissuasion est physiquement crédible : les dommages sont suffisamment gigantesques pour être perçus comme étant intolérables aux yeux de tous les adversaires potentiels. Vu la marge de manœuvre que se réservent traditionnellement les Etats-Unis dans ce domaine, je doute que 50 têtes en moins (soit environ 2,5% de leurs armes nucléaires stratégiques) remettent en cause leur capacité à appliquer le plan d’opérations choisi.

4. Quel sera l’impact sur la posture nucléaire américaine ?

La conséquence la plus directe risque de concerner les chances de ratification du traité New START : l’affaire est déjà politisée au sein du Congrès. Alors que l’Administration Obama cherche à obtenir la ratification de New START pendant la “Lame Duck session”, qui courra des élections de mi-mandat jusqu’au début du mois de janvier, les opposants au traité ont commencé à invoquer cet incident pour demander davantage de fonds pour la modernisation de l’arsenal nucléaire américain, qu’ils veulent entreprendre avant même de ratifier New START – et alors que l’Administration Obama a déjà prévu d’accroître significativement la part du budget des DoD et DoE consacrée aux armes nucléaires. Le traité étant régulièrement dénoncé par des parlementaires et experts peu scrupuleux (ou ignorants) comme une contrainte lourde pesant sur le développement et le déploiement des systèmes de défense antimissile balistique américains (alors qu’il ne les affecte pas), il ne serait pas surprenant qu’il soit désormais pointé du doigt comme un obstacle au maintien de la crédibilité de l’arsenal stratégique américain… Deux mois à peine après que la Commission des forces armées du Sénat a soumis une résolution soutenant la ratification du traité, cet incident accroît à nouveau l’incertitude quant au sort que le Congrès réserve à New START, et plus généralement quant à la possibilité, pour l’Administration Obama, de mettre effectivement en œuvre sa nouvelle posture nucléaire.

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About Corentin Brustlein

Corentin Brustlein is the head of the Security Studies Center at the French Institute of International Relations, where he works on nuclear and conventional deterrence, US and French defense policies, modern warfare, military adaptation. He holds a PhD in political science from the Jean Moulin University of Lyon.
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