L’homme qui voulut conseiller les rois (du Waziristan)

La lecture estivale des mémoires du jeune Churchill avait suscité chez moi un élan de curiosité resté inassouvi autour d’un passage qui me paraissait à la fois étrange et passionnant. Le vieux lion, qui n’était alors qu’un jeune loup, s’y plaignait de l’activité de certains « officiers politiques », embarqués avec son régiment au cours d’une expédition de 1897 dans les zones tribales de ce qu’est aujourd’hui le Pakistan :

Nous avions avec nous un très brillant officier politique […], qui était détesté car il faisait toujours cesser les opérations militaires. […] Apparemment tous ces farouches chefs de tribu étaient des amis à lui et presque des parents. Rien ne venait troubler leur amitié. Entre les combats, ils parlaient d’homme à homme et de camarade à camarade. (p. 175)

Voilà une anecdote intéressante, et malgré la frustration guerrière du jeune Winston, nombreux sont ceux qui aimeraient aujourd’hui disposer de quelques uns de ces « affreux » officiers politiques en Afghanistan — même s’il est vrai que le Human Terrain System (HTS) de l’US Army va largement dans ce sens, avec certains résultats à la clé.
Il n’existe qu’un seul ouvrage sur ce corps d’officiers très particuliers, et il a été écrit par l’un d’entre eux : The Indian Political Service. A Study in Indirect rule, par Sir Terence Creagh Coen. Dans cette monographie de 1971, on apprend que ces officiers évoqués par Churchill appartiennent en fait au corps diplomatique du Government of India ; des diplomates de terrain dont le rôle principal est la mise en œuvre de l’Indirect rule au profit du Raj. Cette pratique typiquement coloniale, théorisée avec brio au Nigeria par Frederick Lugard en 1926, est précisément née en Inde du rapport de domination indirecte entretenu avec les maharajahs locaux. Creagh Coen, quant à lui, en donne une définition admirablement concise : « Indirect rule does not, in law, give orders. It gives advice ». Une problématique pour le moins actuelle quand on pense au statut ambigu des puissances occidentales engagées dans des opérations de stabilisation…

Ces postes d’officiers politiques sont particulièrement intéressants dans la mesure où ils incarnent la prise de conscience par l’armée coloniale britannique du caractère « tactiquement politique » de la guerre irrégulière. Ils sont l’expression même de la primauté du politique, y compris à l’échelle locale, dans ce type de conflit, tout en évitant les dérives idéologiques des 5e Bureaux à la française ou du Commissaire politique de l’Armée rouge.

L’ouvrage nous apprend aussi beaucoup sur le contenu des techniques de pacification utilisées par les Anglais dans le Raj. La forward policy telle qu’elle est connue dans le Raj est un système formalisé par le Colonel Robert G. Sandeman, un officier politique écossais qui pacifia le Balouchistan à la fin du XIXe siècle. Le système se décline en cinq points :

1.    Know your tribes and make friends with them.
2.    Deal with them through their
malik (chief); if, like the Wazirs, they seem too democratic for this to be possible, build up small leaders into big leaders.
3.    Pay much attention to the tribal service—it is no use relying on the
malik if payments do not percolate down to tribesmen. […]
4.    Always prefer peaceful methods, and reserve military force for rare occasions when it cannot be avoided. But it must always be there in reserve: an overwhelming force ready to be use is unavoidable.
5.    Adhere to tribal
riwaj (custom) ; no westernized laws and courts should be set up. All the cases should be tried by jirgas (p. 158).

On pourrait y ajouter le recours à des troupes locales plus ou moins irrégulières comme les khassadars, milices tribales payées en plus des allocations offertes aux maliks, ou les South Waziristan Scouts, plus directement liés à l’armée.

Si, dans le fond, on retrouve ici les mêmes enseignements coloniaux que partout ailleurs — selon Creagh Coen, Lyautey se serait d’ailleurs directement inspiré du Sandeman System au Maroc —, la proximité géographique et culturelle avec la zone Af-Pak offre des parallèles plus heuristiques. Le lecteur avisé aura ainsi noté la caveat à la proposition n°2 (« If, like the Wazirs… »), les Wazirs étant la tribu pachtoune majoritaire au Sud Waziristan — un lieu aujourd’hui bien connu du terrorisme international. On peut lire d’ailleurs avec une certaine ironie rétrospective des phrases comme : « Waziristan was infinitely the most important and most difficult problem » (p.186) ; ou encore : « In Waziristan, the ‘uneducated’ tribesman was passionately interested in world politics, and was an avid and wireless fan » (p. 174).

Mais par delà ces anecdotes, un point se détache : l’incapacité des officiers politiques à appliquer aux zones tribales (et notamment au Waziristan) les méthodes de pacification éprouvées au Balouchistan ou au Cachemire. Ainsi déjà à l’époque, cette aire géographique se détachait par la difficulté du terrain, l’absence de routes carrossables, la persistance du trafic d’armes et du soutien logistique en provenance d’Afghanistan (déjà). Creagh Coen évoque également le caractère trop « démocratique » des peuples locaux (p.158, p.201) : aussi paradoxal que cela puisse paraître sous la plume d’un officier britannique à propos des Wazirs ou des Mahsuds, cette caractéristique renvoie à une hiérarchie clanique particulièrement éclatée qui rendait difficile le « chief picking » cher au Political Office. L’instabilité des « accords » passés entre maliks et l’ISI (pensons aux oppositions au sein de la famille de Baitullah Mehsud en 2009) a montré que cet éclatement est toujours d’actualité.

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Deux leçons peuvent être tirées de cette lecture. L’une pessimiste qui nous rappelle que même des officiers brillants, rompus aux procédés de pacification, culturellement immergés et polyglottes, ne parvinrent jamais à soumettre entièrement les zones tribales, et encore moins la ceinture pachtoune dont elles sont la pointe avancée.

L’autre, plus optimiste, nous montre qu’un corps disposant seulement d’une quinzaine d’officiers pour la Northwest Frontier Province (moins de 200 pour l’ensemble de l’Inde) et d’un budget raisonnable, est tout de même parvenu à éviter le désastre politico-militaire pendant près d’un siècle, assurant au minimum la sécurité pour le plaines du Pendjab et la vallée de l’Indus.

La différence, dans l’ordre de grandeur même, de ces moyens avec ceux de l’OTAN aujourd’hui, ne peut que susciter notre interrogation : qu’avaient-ils de plus que nous ? Sans doute le temps, la connaissance du terrain, l’autonomie locale et l’absence de pression diplomatique et médiatique ont-ils joué en leur faveur — des atouts sur lesquels nous ne pouvons plus compter aujourd’hui.

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About Elie Tenenbaum

Elie Tenenbaum is a Research Fellow at the Security Studies Center of the French Institute of International Relations (IFRI). His research focuses on irregular warfare, military interventions and expeditionary forces. Holding a PhD (2015) in History and graduated from Sciences Po (2010), he has been a visiting fellow at Columbia University (2013-2014) and spent a year at the War Studies Department, at King's College London (2006) ; he has taught international security at Sciences Po and international contemporary history at the Université de Lorraine.
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