Détour par l’Indochine

Dans Mémoires de 7 vies [tome 1, Les temps aventureux, Paris, Plon, 1994], Jean-François Deniau, ancien Ministre, diplomate et académicien, se souvient de sa jeunesse, notamment en Indochine, où il alla rejoindre son frère, et finit par passer le concours de l’ENA. Quelques uns des récits et anecdotes qu’il consacre à cette expérience sont truculents, bien qu’inattendus chez un auteur peu connu pour ses réflexions sur les guerres. En voici deux extraits.

Difficile de conserver une vision manichéenne de la bataille pour les coeurs et les esprits des populations quand on lit la description que Deniau fait des arbitrages entre pouvoirs français et Viet à l’échelle du village:

« J’aurai quand même beaucoup de mal […] à justifier que dans un village, je n’arrête pas le chef de village nommé par les Viets. Pour tout le village, le problème primordial est d’éviter les ennuis et notamment d’être brûlé par un camp ou l’autre.  Que le plus fort gagne, le plus vite possible, c’est tout ce qu’il souhaite discrètement. Traiter avec les étrangers et chefs de guerre n’est ni à la portée ni du goût de beaucoup d’habitants. Les Français veulent un chef de village à qui parler et un sous-chef de village qui réquisitionneront les hommes et le riz pour eux? Soit, les voilà. Les Viets veulent aussi un chef et un sous-chef de village qui leur parlent et creusent les trous que les Français feront boucher? Soit. Comme il n’y a pas trop de monde pour faire ce métier, d’ordinaire le chef de village pour les Français est sous-chef de village pour les Viets, et le chef de village pour les Viets est sous-chef de village pour les Français. C’est une saine organisation de la vie publique par temps difficiles. Mais ce qui choque le plus l’état-major, c’est que bien évidemment le chef de village nommé par nous est le meilleur agent de renseignement des Viets, et celui nommé par les Viets est celui, qui, moi, me renseigne le mieux. Normal, logique. Ils ont chacun à compenser. Il suffit de le savoir et de s’adresser chaque fois au bon interlocuteur, gardien des modestes équilibres de la vie (p. 350-351). »

Quelques années plus tard, Deniau rencontre en Mauritanie un attaché militaire américain qui lui demande comment gagner la guerre du Vietnam. Deniau lui répond alors qu’il y a 3 règles:

« Règle une, marchez à pied. Celui qui gagnera est celui qui marche à pied. Parce que c’est le silence et la surprise. Si vous vous déplacez en camion, en avion, ou même en hélicoptère, on vous voit partir, on voit où vous allez. Il n’y a plus de surprise. L’Indochine est un immense territoire où la population basculera un jour en faveur de celui dont on croit qu’il gagnera. C’est celui qui est là quand on ne l’attend pas. Il n’y a pas d’autre vrai pouvoir.

Règle deux, mangez ce que mange la population. Pas par goût du tourisme et du folklore. Aussi pour être libre de vos bases et de vos mouvements. […] Vous complétez par un insecte de ci de-là, une banane-cochon, quelques fourmis, peut-être une canne à sucre sauvage à grignoter. Mais surtout des fourmis. Il n’en manque jamais.

Règle trois, encore plus importante. N’acceptez jamais les divisions du travail que toute guérilla impose facilement: à nous les routes, à eux la forêt. A nous les villes, à eux la brousse. (Ici, je change de ton.) Et surtout, jamais, n’acceptez jamais la plus naturelle de toutes les divisions du travail, celle à laquelle vous serez conduits sans même vous en rendre compte: à nous le jour, à eux la nuit. Le jour, chaque homme est un individu dans son champ. Il ne compte pas plus qu’un homme. La conscience collective, sociale, politique, ne commence qu’au soir. Si vous leur laissez la nuit, vous être perdus. (p. 352-353) »

Ce à quoi l’attaché militaire répond:

« Nous avons décidé de faire exactement le contraire. Parce que marcher, la nuit, dans la forêt, en mangeant du riz gluant, c’est leur guerre, et ils y sont meilleurs que nous. Nous avons donc décidé de leur imposer notre guerre, à 10 000 pieds d’altitude, avec le maximum de matériel et le maximum de puissance de feu. La forêt, il y a des défoliants pour ça. (p. 353-354) ».

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